J'ai eu l'occasion (cf. "QU'EST-CE QUE LA DEMOCRATIE ?" et "LE PEUPLE SOUVERAIN"), de m'interroger sur le caractère artificiel, au sens propre du terme, de ce régime politique.
Il n'est pas naturel, en effet, en ce sens qu'il n'est pas l'expression vraie de l'organisation politique voulue ou consentie, spontanément, par les communautés humaines.
Qu'on le veuille ou non, qu'on le déplore ou que l'on s'en réjouisse, le régime naturel, c'est la monarchie, voire l'aristocratie, mais c'est toujours, en définitive, le pouvoir d'un seul qui
s'impose. Ce pouvoir, comme tout pouvoir personnel, est plus ou moins absolu. Et rappelons que "absolu" ne veut pas dire arbitraire, mais indépendant. Son indépendance, donc sa liberté, est plus ou
moins encadrée par la liberté, l'indépendance d'autres pouvoirs. De la dictature sanguinaire à la monarchie débonnaire et protectrice , le spectre peut être large des formes de gouvernement qui
toutes renvoient au désir des hommes de s'en remettre à un seul.
Mais comme l'idéologie officielle, sous nos latitudes, est celle de la démocratie, du gouvernement du peuple par le peuple, il convient d'en maintenir la fiction. Beaucoup de braves gens, sincères,
se lamentent et se lamenteront encore longtemps, sur le fait que la vie politique et la société ne sont pas "assez démocratiques". Autant poursuivre une chimère !
La question, encore une fois, n'est pas de "préférer" la démocratie à la monarchie. La vérité est que la démocratie est un régime rêvé et la monarchie un régime réel. Ceci étant posé, il est
toujours permis de rêver, mais je tiens fermement pour prudent d'être réaliste.
Les faits sont là, toujours têtus, n'en déplaisent à beaucoup. L'histoire des hommes, c'est l'histoire de leurs chefs et de leurs actions. Aujourd'hui comme hier. Et sous le rêve perce constamment
la réalité même si elle est tenue d'avancer masquée.
Les chefs et tous ceux qui ambitionnent de le devenir, doivent, par les temps qui courent, s'accommoder du système démocratique. Pour parvenir à leurs fins, la conquête du pouvoir ne s'imposant pas
naturellement par la naissance, comme pour le roi, tous les autres moyens sont bons, et la neutralisation du peuple, apparemment consulté, est un exercice obligé.
Que constatons-nous aux Etats-Unis, pays artificiel s'il en est, sans Histoire, constitué de bric et de broc, au gré des vagues immigratoires, de peuples hétéroclites venus de toutes parts, qui ne
sont pas passés par la case fondatrice "monarchie", ce pays "né" démocratique par excellence dont on nous vante tant les mérites sur ce plan ?
Que le président de cette république est un personnage-clé, auquel le peuple s'en remet bien volontiers cherchant toujours un sauveur, que son élection occupe les esprits et les médias, un an et
demi avant l'échéance électorale. Pour autant le peuple américain a-t-il le choix, au-delà des apparences ?
On peut sérieusement en douter. Ils ont le choix entre les candidats que les dollars et les appareils des partis ont choisi. Il faut se méfier du peuple. Les démocrates (!) américains ont même
inventé les "super-délégués", hommes du parti, pour désigner leur champion lors de la convention estivale qui consacre formellement le vainqueur des primaires, afin de "corriger" éventuellement le
choix des électeurs. Les dynasties se constituent naturellement. Pourquoi un Bob Kennedy avait toutes les chances de devenir président, avant d'être assassiné ? Parce qu'il s'appelait Kennedy
et qu'il était "l'héritier" de John, son frère aîné. Un journaliste des
Echos a pu faire remarquer avec humour, qu'avec un peu de chance, les familles Bush et Clinton pouvaient occuper la
Maison Blanche, sans discontinuité, depuis 1988 jusqu'en 2016 ! et pourquoi pas au-delà, car on dit qu'un Bush gouverneur de Floride...
A bien des égards, il est clair que le gouvernement des Etats-Unis est moins celui du peuple souverain que celui de l'argent-roi.
En Russie, Vladimir Poutine vante les mérites de la "démocratie souveraine". Veut-il dire par là que la démocratie est celle du souverain ? En tout cas, il musèle la presse et l'opposition, et dans
la plus grande indifférence d'un peuple qui s'en remet à lui, Président ou Premier ministre, peu importe, et auprès duquel personne ne conteste qu'il soit populaire. Populaire pourquoi ? Parce
qu'il a fait "progresser la démocratie" ? Beau souci dont les Russes se moquent ! Non, parce qu'il a remis de l'ordre et avec poigne et qu'il est, finalement, sans le titre, mais dans la plus
grande tradition locale, un nouveau tsar. Seulement il est lui aussi tenu à un certaine attitude internationale politiquement correcte. Alors il fait semblant. Les Russes sont des Russes ! Il est
vain, pour ne pas dire indécent, d'aller leur faire la morale.
Jean-Jacques Servan-Schreiber, que l'on ne peut soupçonner d'aucune complaisance de ce côté-là, déclara un jour avec lucidité (et pour s'en plaindre, n'en doutons pas), : "les Français sont restés
monarchistes, d'instinct et de mémoire". Tu l'as bien dit Jean-Jacques ! Comment en douter d'ailleurs, après qu'une petite minorité d'entre eux a voulu la mort du roi, en constatant que nos
concitoyens n'ont cessé depuis de se donner à, de s'enthousiamer pour, des hommes plus ou moins providentiels, Napoléon, le général Boulanger, Clémenceau, Pétain, de Gaulle... et peut-être, un
temps, Nicolas Sarkozy !
A défaut de mémoire, tout peuple est monarchiste d'instinct. Et tout pouvoir tend à le devenir.
La consultation du peuple embarrasse fort les démocrates. Ils en jouent au gré des opportunités. Et s'en mordent les doigts à l'occasion. Le Premier ministre britannique avance ou recule la date
des élections selon l'état de sa peur de les perdre. Remarquez bien que sur les questions européennes, quelques centaines d'hommes influents ayant décidé de tuer les nations, le peuple est consulté
tant qu'il vote "mal". Un "oui" de sa part est définitif. Un "non" est provisoire. Et lorsque l'on craint qu'il vote une deuxième fois "mal", on se passe de son avis, déni manifeste de démocratie.
L'affaire de la constitution européenne recyclée en "traité simplifié" est l'exemple caricatural de ce genre de manoeuvre. Mais comment s'en étonner, s'en offusquer, sans faire la preuve ainsi
d'une très grande naïveté ? Comment un système qui, fondamentalement, n'existe pas, peut donner les résultats qu'on en attend ?
Pourtant, mais il faudrait traiter de cela dans une autre chronique, en un sens supérieur, tout pouvoir est aussi "démocratique" en ce sens que tout pouvoir durable, même monarchique, ne peut
trouver sa légitimité ultime que dans l'adhésion ou le simple accord de tout un peuple.
Il n'est pas besoin pour cela de passer par le suffrage universel, système en trompe-l'oeil, bien souvent insulte aux peuples et manipulation des pauvres gens.
Je me réclame démocrate. J'en vois cependant les limites... Peut-être suis-je en train d'ouvrir les yeux.
Bonne continuation.
Merci. C'est toujours la limite de ces chroniques que je veux le plus synthétiques possible, mais du coup, pas assez développées. En même temps, il faut qu'un texte ne soit pas trop long ; sinon on
est découragé d'aller jusqu'au bout, j'en fais moi-même l'expérience en allant sur des sites. C'est très pénible de lire sur un écran trop longtemps. Vous avez raison, une bonne solution c'est la
série, et la démocratie la mériterait ! Mais c'est un vrai travail...