Le journal de François-Xavier Gelin
A ce stade des constats, je suis tenté de poser la plume : ne cherchons pas à définir l’extrémisme. C’est une mission impossible. En renonçant à définir le mot, je renonce à qualifier la chose qui pourrait en relever. Ainsi je ne prends pas le risque de me livrer à une analyse linguistique que l’on pourrait soupçonner d’être au service d’une vision personnelle de l’extrémisme permettant de pourchasser « l’ennemi ».
Et pourtant, chacun ressent confusément qu’il y a bien, dans la nature, des « extrémistes », au moins en puissance.
Tout l’effort, sous l’égide, espérons-le, d’une honnêteté intellectuelle, consiste donc à tenter de donner, malgré tout un contenu « objectif » (c’est-à-dire selon le même Robert, précis cette fois-ci : « Se dit d’une description de la réalité, [ou d’un jugement sur elle], indépendante des intérêts, des goûts, des préjugés, de la personne qui l’a fait »), à un mot que le dictionnaire abandonne largement à notre interprétation, et que toute une classe politico-médiatique manipule au service de l’épuration qu’elle entretient.
Tout d’abord, on ne saurait faire de procès d’intention à une doctrine, une pensée, qui n’a pas trouvé d’applications pratiques. Au nom de quoi qualifier telle idée d’extrémiste et pas telle autre ?
En quoi est-il « extrémiste », par exemple, de vouloir nationaliser les banques ? Dans la tourmente financière actuelle, il se trouve des « libéraux », en principe hostiles à une telle « dérive », « dangereuse pour la liberté d’entreprendre » pour trouver « sage » cette décision sinon pour l’approuver pleinement. Est-il plus « modéré » de laisser ces mêmes établissements faire faillite ?
En quoi est-il « extrémiste » de contenir l’immigration dans un pays qui souffre déjà du chômage de ses ressortissants ?
Est-il plus « modéré » d’encourager par l’inaction l’entassement de populations inassimilées dans des quartiers « sensibles », pour les transformer en enragés frustrés ?
En quoi est-il extrémiste d’être royaliste plutôt que républicain, ou l’inverse ?
Je ne sais pas ce qu’est une position extrémiste. Je ne sais pas, parce que je suis incapable d’en distinguer une seule pour telle, sans prendre le risque d’un jugement non objectif. En revanche, il y a de bonnes ou de mauvaises idées, doctrines, pensées, en soi, mais aussi selon les circonstances, en fonction de leur adéquation au réel, de leur pertinence au service du bien commun, de leur capacité à améliorer le sort de l’humanité, à élever celle-ci au dessus de sa condition première, animale.
Un pouvoir qui met en œuvre une mauvaise politique (par les conséquences objectives de celle-ci, que tôt ou tard, chacun peut constater), fait une erreur. Il n’est pourtant pas « extrémiste ». François Mitterrand, arrivé à la tête de l’Etat en 1981 tint dans un premier temps ses promesses électorales. Il pouvait difficilement faire autrement : la gauche, longtemps éloignée du pouvoir, était avide de revanche, pressée de passer des « ténèbres » de la droite à la « lumière » qu’elle prétendait incarner. Déjà « plurielle », elle obligeait le Président et son Premier ministre à appliquer un programme commun de gouvernement. Celui-ci s’avéra vite économiquement désastreux : deux ans plus tard, Mitterrand corrigeait le tir, avec lucidité et sagesse. Qui lui ferait un procès en « extrémisme » pour des débuts plus simplement « fautifs » ?
L’extrémisme ne peut se révéler comme tel que s’il s’incarne dans un pouvoir qui agit et qui, fuyant le réel, c’est-à-dire perdant de vue que la doctrine ou l’idéologie qu’il défend et illustre, insulte le bon sens et méprise le bien commun, en viendrait, sans plus de retenue, à en poursuivre les applications pratiques, contre tout un peuple, ou même une partie de celui-ci. Dans ce cas-là, il y a généralement morts d’hommes, tyrannie sanglante, en un mot fanatisme, c’est-à-dire « foi exclusive en une doctrine, une religion, une cause, accompagnée d’un zèle absolu pour la défendre, conduisant souvent à l’intolérance et à la violence ». Oublions « l’intolérance », mot devenu des plus ambigus (Cf. ma chronique « Tolérance et intolérance ») et retenons « violence ».
Quand il y a foi exclusive, zèle absolu, violence, alors là, sans doute, peut-on considérer qu’il y a extrémisme, sauf à se refuser définitivement d’employer ce mot.
Je veux bien renoncer à qualifier Olivier Besancenot « d’extrémiste ». Quel est le programme de la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) fondue maintenant, mais grande inspiratrice, dans le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) ?
Interdiction des licenciements, nationalisation des grandes entreprises, interdictions des « productions inutiles et dangereuses » (l’armement, la chimie, le nucléaire), interdiction des expulsions pour loyers impayés, régularisations de tous les « sans-papiers », suppressions des fichiers informatiques de police, dépénalisation de toutes les drogues, y compris les « dures »…
Un catalogue de propositions « extrémistes » ? Non, simplement idiotes.
En revanche, que se passerait-il si, pour le plus grand malheur de la France et des Français, le gentil Olivier et ses amis prenaient le pouvoir ?
Il est à craindre que, désirant créer un monde nouveau pour un homme nouveau, ils se croient dans la nécessité de « changer » un peuple par trop récalcitrant, comme au Cambodge durant les sinistres années où les Khmers rouges éliminèrent des centaines de milliers de leurs compatriotes, et donc d’appliquer les principes du camarade Léon Trotski : « La dictature est indispensable à la Révolution ». « Qui veut la fin ne peut répudier les moyens. » « La terreur rouge n’est que l’arme employée contre une classe vouée à périr. » « C’est la guillotine, cette remarquable invention de la grande Révolution française, qui a pour avantage de raccourcir un homme d’une tête, qui sera prête pour nos ennemis. »
Il est vrai que Monsieur Besancenot se réclame plus volontiers maintenant, de Che Guevara que du fondateur de l’Armée rouge. Ce n’est guère plus rassurant pour qui connaît le personnage, à la fois lâche et sanguinaire ! Mais là le mythe est encore solide.
Pour goûter de l’extrémisme, il faut payer, et parfois beaucoup. Tant que l’on demeure dans le débat intellectuel, il est liberticide de déclencher des lynchages, même seulement verbaux, contre qui que ce soit, en se drapant dans l’étendard de la « lutte contre les extrémismes » et pour ce seul motif, habitude qui se prend pourtant aujourd’hui avec une intensité et une régularité détestables, en vue de faire taire « l’autre ».
POURQUOI J'AI DECIDE D'OUVRIR UN BLOG
Ce qui est frappant, c'est le phénomène de l'Eternel Retour. L'Eternel Retour des mêmes pensées, fausses ou vraies. Si je prends la parole c'est parce que le pire est de retour. Nous avons Raison perdu. Il est nécessaire de redevenir grec et de travailler à distinguer avec Platon la Vérité de l'opinion. L'honneur commande, pour le moins, de ne plus subir, silencieusement, les outrages faits à l'Intelligence. Ce que je me propose c'est d'exposer une réflexion qui s'inscrit dans la recherche de la Vérité guidée par la Raison.
("Déclaration d'intention" complète ci-dessous en date du 20.09.06)
« Origines de l’islam » de Laurent Lagartempe
Editions de Paris, septembre 2009
D’accord ou pas d’accord, vous devrez en convenir : le discours de l’auteur n’est celui de personne d’autre.
Laurent Lagartempe, un « électron libre »
Sa vie professionnelle l’a mis au contact direct du monde musulman, sans que pour autant il en ait conservé des attaches affectives ou intéressées susceptibles d’infléchir la libre expression de sa pensée. Sa qualité d’agronome l’a aussi mis à l’abri des dépendances à l’égard de ce qu’il est convenu d’appeler les « sciences humaines » et du conformisme inhérent à leurs écoles de pensée. Sa démarche d’analyste du monde musulman procède d’expériences de terrain, revisitées à la lumière d’apports bien informés d’analystes beaucoup plus qualifiés que lui, dont il nourrit sa pensée sans pour autant se plier à leurs poncifs. Son « Petit guide du Coran » paru en 2003 aux Editions de Paris, avait mis en œuvre une méthode d’approche inédite à ce jour. Le « Livre sacré » des musulmans, tant de fois analysé et commenté avec précautions et respect, se trouvait pour la première fois soumis à une grille analytique dont la sécheresse quantitative répugne habituellement aux chercheurs de « sens » : Sociologues, philosophes, théologiens… Or cette sèche approche quantitative, s’avère être celle qui donne accès aux différents « sens » dont est porteur le livre, de la façon la plus précise, la plus objective et la plus exhaustive.
Fort du succès de son approche analytique originale du Coran, et de l’expérience que lui vaut sa connaissance coranique du monde musulman, Laurent Lagartempe s’attaque maintenant à l’histoire des origines de l’islam avec une égale liberté d’esprit. N’étant pas historien de formation, l’auteur aborde le sujet avec la rigueur exigée de tout chercheur scrupuleux, rigueur dont il a déjà fait preuve dans un précédent ouvrage « Histoire des Barbaresques » gratifié d’une préface de l’éminent historien Jacques Heers. L’information qu’il mobilise sur le sujet est cette fois en grande partie inédite. Ce qui s’est vraiment passé au Moyen Orient au 7e siècle est en effet en grande partie occulté par l’omniprésence médiatique de la légende mahométane, prudemment ménagée par la critique historique. Prenant en compte l’événementiel classique de l’histoire des empires perse et grec de l’époque, l’ouvrage récapitule en outre les apports originaux les plus récents de courageux pionniers de la recherche historique, curieusement ignorés de la grande presse.
Fidèle à sa ligne de conduite habituelle, de rigueur dans la prise en considération des faits, autant que de hardiesse dans la recherche des significations, l’auteur brosse un tableau exhaustif des événements ayant affecté le Moyen Orient durant la première moitié du 7e ; tableau composé de façon à faire ressortir la succession et l’enchevêtrement des causes ayant abouti à l’émergence de l’islam. Outre les causes circonstancielles de cet avènement, liées aux forces et affrontements de l’époque, l’analyse fait une place importante aux causes structurelles inhérentes à l’histoire et à la conscience identitaire des peuples en présence. Les tensions intervenues à cette époque entre Grecs, Perses, Juifs et Arabes sont envisagées dans une optique apparentée à celle illustrée par Huntington, « Le choc des civilisations » à propos des relations internationales contemporaines, après la chute du mur de Berlin dans les années 80. L’auteur se trouve ainsi conduit à dresser, dans une première partie de l’ouvrage, un portrait anthropologique et culturel approfondi des quatre protagonistes ; ce qui lui permet de situer l’événementiel du drame dans une perspective historique de « temps long », avec mise en évidence de causes remontant loin dans le passé, et de séquences événementielles antérieures annonciatrices ou anticipatrices du drame.
C’est finalement en forme de tragédie classique que le récit prend corps dans la seconde partie du livre, avec quatre « personnages-peuples » de caractère bien typé en proie à leurs passions, engagés dans une action que l’on voit se développer en quatre actes successifs vers un tragique dénouement. Au total, c’est le souci d’avoir à prendre en compte l’ensemble des causes et des effets, proches et lointains, qui préside à la composition de l’ouvrage, pour une présentation synthétique qui soit lisible en dépit de la complexité du sujet. On est évidemment ici bien loin de la version simpliste autant que mythique que nous en donne la légende mahométane. La version beaucoup plus proche de la réalité, que propose Laurent Lagartempe est à la fois instructive, inédite, dérangeante et passionnante : Un véritable scoop de rupture avec le consensus hagiographique dominant qui sévit à propos de l’histoire de l’islam et de ses origines.
Un voyage imaginaire au pays des identités antiques ;
« Origines de l’islam » de Laurent Lagartempe
Editions de Paris, septembre 2009
Ressentir le choc des mentalités pour mieux comprendre le drame ; et pour cela s’immerger dans les cultures d’époque : c’est à quoi vous convie l’auteur.
La rigueur chronologique est la condition première d’une juste interprétation de l’histoire. Inverser une succession temporelle d’événements conduit inévitablement à prendre l’effet pour la cause, et la cause pour l’effet. Or cet anachronisme relatif à la datation des faits, assez facilement repérable et remédiable, est moins insidieux que cette autre sorte d’anachronisme, celui qui se rapporte à l’optique globale à travers laquelle on perçoit les événements du passé. Regarder agir les acteurs du passé avec les yeux du présent est la tendance naturelle, toujours difficile à surmonter. Le souci d’éviter cet écueil tient une place importante dans le livre de Laurent Lagartempe, sous forme d’un chapitre entier intitulé « Préalables à l’intelligence des faits »
Cette précaution s’avère être essentielle dans le cas particulier de l’histoire des origines de l’islam, étant donné que tout ce qui s’est écrit en langue arabe sur le sujet est littéralement infecté d’anachronismes, relatifs à l’interprétation des faits autant qu’à leur datation. Il faut avoir à l’esprit ce fait plutôt insolite que l’on ne retrouve pratiquement aucun document en langue arabe, qu’il s’agisse des légendes mahométanes ou de l’historiographie proprement dite, qui ne soit antérieur à la fin du 8e siècle. Or on sait pertinemment que, très tôt et constamment ensuite jusqu’au 9e siècle, on a beaucoup écrit en langue arabe et beaucoup détruit à la faveur de féroces luttes de chefs pour le pouvoir.
Il y eut ainsi, durant deux ou trois siècles, de successives manipulations de récits, ayant pour but de donner au passé le visage que l’on voulait qu’il ait dans le présent, et qui chaque fois évoluait au gré des puissances du moment. L’aspect le plus insidieux de ces manipulations anachroniques est celui qui tient à l’usage de certains mots arabes essentiels, ayant eu au départ un sens très différent de celui qu’ils ont acquis ensuite, et qui apparaissent dans les récits du passé avec le sens nouveau qu’ils n’avaient pas alors. Pouvoir s’affranchir de ce trucage sémantique, exige une immersion mentale imaginaire dans ce que fut la mentalité arabe de plusieurs époques successives et une initiation au glissement de sens subi par certains mots ; ce qu’autorisent maintenant les études linguistiques qualifiées, dont le livre donne un aperçu, essentiel à la juste interprétation des événements.
Qui plus est, l’événement « origines de l’islam » considéré dans sa globalité et rapporté à son contexte socio-politique, appelle une juste appréciation de l’état des mentalités d’époque, tant des Arabes eux-mêmes que des peuples partenaires du drame. Ce qui conduit l’auteur à accomplir un voyage imaginaire au pays des identités antiques ; dans ce qui, à l’époque, caractérisait les Perses, les Grecs, les Juifs et les Arabes, du point de vue de leur mémoire collective, de leur conscience identitaire et de leur imaginaire. Au total, c’est une véritable immersion mentale rétrospective au sein des cultures et des civilisations du Moyen Orient au 7e siècle, que propose le livre.
Une enquête équitable : instruire l’affaire à charge et à décharge
« Origines de l’islam » de Laurent Lagartempe
Editions de Paris, septembre 2009
Ce livre a le caractère d’une enquête historique à suspense qui ne laisse rien au hasard..
Métaphoriquement, ce qui s’est passé au 7e siècle au Moyen Orient peut être considéré comme une grave atteinte à l’ordre public, une considérable agression de paisibles communautés par une puissance délinquante, dont il y a lieu d’élucider le caractère et définir les responsabilités. De ce point de vue, le problème à traiter s’apparente à une affaire judiciaire, dont un juge conduirait l’instruction conformément à une éthique de rigueur et d’équité. Le juge qui n’est jamais neutre, puisqu’il a mission de se prononcer sur des implications et des responsabilités, doit pourtant faire preuve d’objectivité. L’objectivité dans l’instruction exige au moins qu’aucune piste ne soit négligée et que les responsabilités soient instruites à charge et à décharge. N’attendez pas de l’auteur de « Origines de l’islam » qu’il soit neutre ; il se prononce sur la signification des faits qu’il instruit, autant que sur les faits eux-mêmes. L’objectivité à laquelle il prétend est celle d’avoir multiplié les pistes et nuancé les implications. Au lecteur d’apprécier si le challenge en est réussi.
En première approche, quatre « nations » sont impliquées dans le drame des origines de l’islam, Perses, Grecs, Arabes et Juifs, dont le portrait identitaire approfondi est brossé dans les quatre premiers chapitres du livre. Au point de départ de toute l’action se situe une grande offensive Perses contre les Grecs, suivie d’une formidable et victorieuse réplique de Byzance, causant un véritable séisme dans tout le Moyen Orient, avec pour effet global l’épuisement des deux empires, et pour conséquence leur fragilité face à l’insurrection arabe. La première grande responsabilité du drame est donc à situer du côté perse plutôt que du côté grec, les insurgés arabe faisant pour leur part figure de profiteurs opportunistes de désordres qu’ils n’avaient pas eux-mêmes provoqué. Mais peut-on pour autant imputer aux « Arabes » toute la responsabilité dans la suite de l’affaire ?
C’est à ce niveau que l’auteur introduit une importante nuance. La « nation arabe » était à l’époque diversifiée, en grande partie imprégnée d’influences perses, grecques, chrétiennes. En marges des empires il y avait des royaumes arabes chrétiens, partenaires des empires et qui leur restèrent fidèles au long du drame. L’insurrection fut le fait des tribus de l’intérieur de la péninsule arabe restées nomades. En ce sens, il est pertinent d’imputer la responsabilité des premières conquêtes au « monde bédouin » plutôt qu’à un « monde arabe » réputé à tort uniforme. En ce sens l’affaire des « Origines de l’islam » est bien instruite « à charge et à décharge » à l’égard du peuple arabe entier, tel qu’il existait à l’époque.
Elle l’est de la même façon à l’égard de la « nation juive » qui, elle aussi était loin de présenter l’unité qu’on imagine parfois. Il y a manifestement une influence juive à l’origine de la subversion bédouine, mais il serait très injuste d’en imputer la responsabilité « aux juifs » au sens d’une expression courante souvent suspecte d’antisémitisme. Le pluralisme culturel juif de l’époque était plus accentué encore que celui que nous lui connaissons actuellement, avec des tensions plus dures encore entre factions rivales. Les juifs impliqués dans la subversion bédouine étaient ennemis jurés des juifs rabbiniques. Ils constituaient une secte dite « judéo-chrétienne » en rupture complète avec l’orthodoxie talmudique. Ce ne sont donc pas « les Juifs » qui sont impliqués dans la subversion mais un clan d’hérétiques au judaïsme, engagé dans une idéologie intolérante, revancharde et farouchement guerrière.
Ce ne sont là que deux aspects significatifs de cette enquête équitable conduite avec rigueur, tout au long du livre, par l’auteur d’ « Origines de l’islam »
« Origines de l’islam » de Laurent Lagartempe
Editions de Paris, septembre 2009
Nous avons beaucoup à apprendre des musulmans : ils sont nos maîtres es-fiction historique.
Dix questions dérangeantes sur l’historicité de Mahomet.
Comment se fait-il que la biographie de Mahomet soit restée cet immuable stéréotype que l’on nous ressert indéfiniment dans les médias, résumée, amplifiée ou arrangée de diverses manières, mais toujours imperturbablement semblable à elle-même quant au fond ! Cas unique dans la série des personnages hors du commun de la chronique historique, la figure de Mahomet ne fait l’objet d’aucune véritable variante dans les portraits qu’en tracent les auteurs les plus divers, des thuriféraires les plus serviles aux censeurs les plus sévères. Selon que l’on vénère ou fustige le personnage, on insistera sur tel ou tel aspect de sa vie et de ses mœurs sans pour autant remettre en question la figure d’ensemble qu’en propage indéfiniment la tradition. En matière de critique historique, il se produit en général toujours de l’inédit, conduisant à enrichir ou à reconsidérer ce que l’on sait déjà ou croyait savoir sur les personnages célèbres. De quelle façon Mahomet peut-il avoir fait exception à la règle ?
La rigoureuse orthodoxie musulmane est pour beaucoup dans cette pétrification biographique, mais il y a plus encore : Cet étonnant constat mis à jour par la recherche, d’un véritable cercle vicieux sémantique affectant tout ce que colporte la légende. La somme
de tout ce qui est attribué à Mahomet, d’actes et de déclarations, remplirait une copieuse bibliothèque, ce qui signifie que nombreux en sont les auteurs véritables. Il est de règle constante en recherche historique que la confrontation de textes d’auteurs différents donne toujours lieu à des tests croisés, propices à l’approche de la vérité. Or la littérature mahométane, si riche en redondances, ne donne pour ainsi dire pas de prise à ce genre de test, comme si les auteurs de toutes époques – aucun document connu n’est antérieur au 9e siècle – s’étaient donné le mot pour cultiver les mêmes stéréotypes, sans souci de chercher à d’avantage approcher la vérité historique. Il y a là une anomalie typiquement musulmane qui piège la possibilité d’extraire de la légende la part de vérité historique du personnage.
Laurent Lagartempe n’a pas de portrait de rechange à proposer, mais il énonce en fin d’ouvrage dix questions dérangeantes au sujet de l’historicité du personnage. C’est en effet la fresque historique des origines de l’islam que constitue le livre qui permet de formuler de telles questions. Il appert en effet que la geste attribuée à Mahomet se situe dans des cités qui n’existaient pas à l’époque ; que la religion des Omeyyades – jusqu’en 750 à l’avènement des Abbassides – ne fit pratiquement aucune place à l’existence d’un prophète de ce nom ; que le Coran ne mentionne nulle part le dit prophète, dont l’aura ne fut définitivement consacrée que par décision de l’éminent Ghazali au 11e siècle. Ces faits avérés et quelques autres clairement exposés, permettent de poser ces dix questions dont les réponses implicites ne laissent qu’une faible part d’authenticité historique dans la foisonnante légende du personnage .
« Origines de l’islam » de Laurent Lagartempe
Editions de Paris, septembre 2009
Ce livre est de nature à vous persuader, si vous ne l’êtes déjà, que « L’histoire a de la suite dans les idées »
Laurent Lagartempe persiste et signe :
L’islam est porteur d’une « idéologie intrinsèquement perverse ». On en fait ordinairement le constat en considérant les multiples oppositions que les musulmans manifestent à l’égard des valeurs occidentales héritées des Perses et des Grecs, d’Israël et du christianisme. A la lecture du dernier livre de Laurent Lagartempe, on peut se persuader que ce raidissement anti-valeurs mérite effectivement le nom d’ « idéologie intrinsèquement perverse », car il est présent dès l’origine, caractéristique de l’attitude mentale des conquérants de la première heure. Ce que la culture islamique est actuellement, ce qu’elle n’a jamais cessé d’être, elle le fut dès les premiers instants d’émergence de l’islam. Par rapport à nos cultures occidentales, aussi loin que l’on remonte dans le temps, ce fut et cela reste une culture de la régression, une contre-culture.
L’émergence de l’islam, c’est avant tout l’écroulement de l’empire perse et le déclin des influences gréco-chrétiennes au Moyen Orient, au profit d’influences culturelles non pas comparables ou complémentaires mais véritablement contradictoires, radicalement opposées. Contrairement à ce qui se passait depuis des millénaires au Moyen Orient et en Méditerranée, d’une montée humaniste progressive des civilisations à la faveur de cultures qui, en dépit de leurs différences et de leurs oppositions, finissaient toujours par se marier ou se greffer les unes sur les autres, l’islam se pose d’emblée en tant que déni de cette genèse culturelle, en même temps que mépris haineux de tout ce qui est « autre ». C’est au constat de ce véritable tsunami culturel et à la recherche des causes profondes dont il procède, qu’est consacré le nouveau livre de Laurent Lagartempe.
A ce radical rejet de ce que sont les « autres » l’auteur trouve des racines historiques lointaines, mais aussi des racines préhistoriques plus fondamentales encore. La millénaire expansion de la culture grecque, de nature essentiellement pacifique, n’avait guère connu de véritable opposition en Méditerranée, avant comme pendant et après Rome. Il y eut par contre davantage de résistance à l’hellénisation au Moyen Orient – Syrie, Palestine, Egypte – où l’influence s’imposa de façon plus autoritaire sous l’égide d’Alexandre et de ses successeurs. Et c’est précisément dans cet espace particulier, dans cette partie occidentale du Croissant fertile, que des germes persistants d’anti-hellénisme trouvèrent à s’exalter au 7e siècle, au point de faire basculer le Moyen Orient tout entier d’un apogée pluriel de civilisations humanistes, dans une contre-culture du refus et de l’exclusion, source d’asservissement des peuples et de sous-développement des communautés.