Jubilatoire, car voici un petit pays qui venge, en quelque sorte, les deux-tiers, si ce n’est les trois-quarts des peuples de contrées plus vastes, privés d’expression, mais non dépourvus d’opinions négatives sur le sujet.
C’est là une manière de justice immanente dont tout vrai démocrate bien né devrait se réjouir.
Jubilatoire, car les eurocrates s’en vont répétant depuis de nombreuses années qu’il y a un « fossé croissant » entre l’Europe (la leur), en particulier parce qu’elle ne serait pas assez « démocratique », et les peuples qui la composent, et ne supportent pas que l’un de ces derniers le rappelle avec un bulletin de vote.
Mais du simple point de vue de la cohérence, que pourrait être une Europe plus « démocratique » sinon une Europe qui aurait le souci d’accepter la volonté des populations qui la constituent, d’abord et surtout en matière d’organisation, de périmètre, de pouvoirs ?
Jubilatoire enfin, car en dépit de la formidable machine de propagande déployée à l’échelle d’un continent et relayée partout par la « grande presse » et les media audiovisuels, quelques centaines de milliers d’Irlandais, ne s’en laissant pas compter, mettent à terre le nouveau mécano des « chefs » et « le feu au lac ».
Ahurissant, car sitôt connu le résultat du référendum outre Manche, il déchaîne, les masques tombant, des réactions épidermiques très significatives du profond mépris qu’inspire à certains ce vote politiquement incorrect. Dans un premier temps, comme un seul homme, les eurocrates décident que les Irlandais devront voter à nouveau, jusqu’à ce qu’ils fournissent le résultat attendu. On remarquera qu’en matière de « construction européenne », un « oui » donné est définitif. Un « non » est provisoire. Selon quelle logique ? Aujourd’hui, selon toute vraisemblance, une majorité de Français voterait « non » au traité de Maastricht. Qui leur proposera de rejouer la partie ? Il est bien connu que « l’on ne revient pas en arrière », on ne peut que fuir en avant.
Plus tard, quelle magnifique lucidité politique !, les mêmes s’avisent qu’il serait dangereux de vexer ces Irlandais de malheur et de mettre leur gouvernement, partisan du « oui », dans une trop inconfortable posture. On donnera donc du temps au temps, en travaillant au « coup tordu » qui permettra d’abuser ce peuple récalcitrant.
Des esprits délicats font remarquer ce qu’il y a d’odieux à ce que le sort de milliers d’Européens dépende d’une poignée d’entre eux. C’est qu’ils ont déjà la tête dans une Europe mythique, une Europe rêvée, avec un seul Etat, un seul peuple, et, je suppose, un seul chef ?
D’autres, plus délicats encore, font valoir que les Irlandais ont bien profité du « Jackpot européen » et qu’ils sont donc bien ingrats. Ah, que ne savaient-ils, ces cerveaux bien légers, que l’argent ne fait pas l’amour ?
Plus tard encore, Nicolas Sarkozy a l’un de ses éclairs d’intelligence de la situation, auxquels il s’efforce généralement de ne donner aucune postérité féconde : « Doit-on continuer à faire semblant de ne pas voir qu’à chaque consultation des peuples par voie référendaire, il y a plus de gens qui disent non que de gens qui ont la force (sic) de dire oui ? On ne peut pas changer les peuples. Nous devons changer notre façon de parler, d’incarner et de gérer l’Union européenne » (le 5 juillet, devant le conseil national de l’UMP).
Et dans un autre mouvement de clairvoyance, il avait, sur France 3, quelques jours auparavant, affirmé : « Ca ne va pas, l’Europe inquiète. Les citoyens se demandent si l’échelon national n’est pas le mieux à même de régler leurs problèmes. » Bien. Et tout cela pour en tirer quelle conclusion concrète et de « rupture » ? Aucune, bien sûr.
Le vote irlandais est un « incident » de l’histoire européenne, ils n’ont pas dit un « détail », le mot est devenu suspect, mais ils le pensent fortement. Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, formule le vœu que « lorsque tous les autres pays de l’Union auront ratifié le traité, les Irlandais pourront constater [par quel miracle ? ?] qu’il n’est pas question de supprimer telle ou telle liberté à laquelle ils sont attachés ». Et l’admonestation suit, à peine voilée : « Nous devons leur rappeler ce que l’Europe leur a apporté. » Non mais ! (20 minutes, le 19 juin 2008)
On peut retourner le problème dans tous les sens : il y a bien eu, avec ce pseudo mini-traité, cette vraie constitution européenne remaquillée, un véritable « coup de force », comme le souligne Paul Fabra dans les Echos. Et le même de noter : « L’exercice de la démocratie repose tout entier sur cette hypothèse : toute élection revenant à poser une question politique (comment conduire les affaires de la cité ?), il est supposé que l’électeur lui donnera une réponse politique. Feindre de confondre son jugement avec ses états d’âme est un déni de politique. » Et, de fait, le coup de force a été déjoué. Les motivations des « nonistes » sont-elles multiples ? Peu importe ! C’est un vote éminemment « politique » qu’ont émis les Irlandais. Et c’est bien ce qui le rend insupportable.
Charles Maurras l’avait bien compris : les peuples vivent mal d’être consultés pour départager des partis, arbitrer le combat d’ambitions, faire le tri dans des offres idéologiques. Il s’y perdent. En revanche, ils savent d’un instinct très sûr ce qui menace leurs libertés, leurs modes de vie, leurs croyances, leurs traditions, tout ce qui fait la trame de leur réel. Les Irlandais ont pressenti cela, ils ont voté en conséquence. Qui le comprendra à l’Elysée et ailleurs en Europe ?
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