Autres chroniques

Mercredi 20 septembre 2006

 

Sans fausse modestie mais, je crois, avec humilité, je crée un blog ce jour. Pas pour céder à une mode. Evidemment parce que je pense avoir "quelque chose à dire". Cela peut paraître prétentieux, ça l'est dans une certaine mesure. Nul narcissisme pourtant dans cette décision. Tout, d'ailleurs, ayant été à peu près écrit depuis l'antiquité gréco-latine, on ne fait depuis que se répéter, approfondir parfois, adapter les mêmes concepts au monde tel qu'il va. Ce qui est frappant, précisement dans ce cadre, c'est le phénomène de l'Eternel Retour.

 

L'Eternel Retour des mêmes pensées, fausses ou vraies. Si je prends la parole, c'est parce que le pire est de retour.

 

Depuis longtemps je suis angoissé par l'état de décadence intellectuelle, morale et spirituelle de notre pays. J'en vois déjà sourire en lisant ces lignes. Les processus de décadence ont ceci de trompeur qu'ils sont tout d'abord lents, très lents, indétectables par la majorité des esprits, même ceux réputés éclairés ; comme des fissures sur un mur, ils préparent l'écroulement final par glissements légers dont seul un oeil prévenu et attentif décèle les tranquilles progressions. Démontrer avec raison n'est pas entendu, montrer avec passion est moqué. Les peuples qui n'aiment pas les prophètes de malheur, singulièrement le peuple français qui les déteste, préfèrent se complaire dans les apparentes certitudes du moment en leur conférant une dignité de vérités éternelles.

 

Cependant je crois que les choses changent. Nous sommes des millions, mais une minorité, à être conscient qu'il y a "quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark", en l'occurence dans la République démocratique de la France. Beaucoup d'autres millions sont inconscients ou ne veulent pas voir, ne veulent pas savoir, fuient la question. Une autre minorité, je pense, applaudit à l'effondrement. Je m'adresse donc à la majorité des Français. Et je leur dis : réveillez-vous, il est temps, il est tout juste temps ! Le temps est venu de la saine révolte.

 

Nous sommes gangrenés par deux maux fondamentaux qui expliquent tout le reste : le matérialisme et l'individualisme. Tous deux sont ennemis de la Raison. Nous avons Raison perdu. Il est urgent d'y revenir. Il est nécessaire de redevenir grec, et de travailler à distinguer avec Platon la Vérité de l'opinion. Ce donc ont réussi à nous convaincre collectivement le matérialisme et l'individualisme qui prospèrent sur cette négation, c'est qu'il n'y a pas de Vérité ; il n'y a que des opinions individuelles ou publiques, toutes valables, toutes respectables. Erreur que nous payons cher, que nous paierons plus cher encore demain si nous ne réagissons pas.

 

En écrivant cela je ne m'exclus pas du troupeau dormant. J'ai longtemps cru que certaines aberrations ne pourraient pas survenir. J'ai attendu le retour du bon sens, du sens du bien commun. Peine perdue ! Temps perdu ! Alors que faire ?

 

L'honneur commande, pour le moins, de ne plus subir, silencieusement, les outrages faits à l'Intelligence. Si nous étions encore des hommes libres, certaines défaites de l'Esprit, organisées par nos "élites", nos ex-élites, nous jetteraient par millions dans les rues. Aujourd'hui, c'est une affaire aussi dérisoire que le CPE, dans le cadre d'une vaste manipulation de l'opinion, qui produit cet effet ! Il est des révoltes qui ne sont que serviles.

 

Il y a bien des manières d'être encore vivant, d'être "réactionnaire". Non pas au sens où l'entendrait cette pauvre Madame Buffet, mais selon la très efficace définition de Georges Bernanos : "Etre réactionnaire, c'est être vivant car il n'y a que le cadavre qui ne réagit pas contre le ver qui le ronge".

 

Pour ma part, sans exclure à l'avenir d'autres engagements, je commence par essayer de partager, faire prendre conscience, provoquer sans doute, par ce modeste truchement d'un "journal" public. Je sais parfaitement quelles sont les limites d'un tel exercice. Peu importe. Il arrive un moment où l'on ne supporte plus sa propre résignation, sa contamination, son excès de respect humain, sa lâcheté.

 

Ce que je me propose d'écrire ?

 

Pas mes états d'âme, ni mes "opinions". Mais exposer une réflexion qui s'inscrit dans la recherche de la Vérité, guidée par la Raison. Et comme je n'ai pas la prétention d'être un "nouveau philosophe" je veux vous apporter ce que j'ai reçu, ce que j'ai compris, car nous sommes tous les "débiteurs insolvables" de nos pères.

 

Mes chroniques pourront être parfois "frivoles" (quoique, sous l'apparence...) parce que je n'imagine pas d'écrire, y compris sur des sujets "sérieux", sans pointes d'humour, d'ironie, voire de causticité. Question de tempérament, on ne se refait pas. Je ne me fixe pas de périodicité d'intervention, intentionnellement, mais l'insertion d'au moins un texte par semaine sera la règle.

 

Un blog est fait pour être lu. Selon votre bon plaisir et l'intérêt que vous y trouverez (ou que vous pensez que d'autres pourraient y prendre), je vous remercie de diffuser largement les coordonnées de ce journal à vos parents, amis et relations.

 

Vous pourrez réagir en utilisant la rubrique "commentaires".

 

A bientôt.

 

François-Xavier, Gaëtan, Gelin*

 

 

*L'Histoire retiendra que le 20 septembre 2006, François-Xavier Gelin révéla son second prénom qui est aussi facile à porter qu'un dix-tonnes par une deux-chevaux.

 

 

 

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Jeudi 28 septembre 2006

 

Dans ma "déclaration d'intention", "Pourquoi j'ai décidé d'ouvrir un blog",  j'ai accordé un R majuscule à la raison. Excès d'honneur ? Faisons tout d'abord remarquer qu'il s'agit d'une majuscule de majesté philosophique tout à fait justifiée. Que certains se rassurent, je ne sacrifie pas au culte de l'éphémère déesse organisé en l'an II de la Révolution française. Mais que la raison, comme faculté de bien juger et comme connaissance naturelle, ait bien besoin d'être réhabilitée aujourd'hui ne fait aucun doute.

 

 

La raison, comme la femme chez Alexandre Vialatte, remonte à la plus haute Antiquité. Tous les philosophes voient dans la raison le propre de l'homme, la faculté supérieure qui commande aussi bien le langage, la pensée, la connaissance et la moralité.

 

 

Précisément, en 2006, en France, et dans quelques autres endroits sinistrés, avons-nous encore un langage commun, riche, précis ? Pensons-nous encore, vraiment ? Avons-nous une moralité partagée, lisible, donc viable en société ? Pour la connaissance tout le monde m'arrête : nous n'avons jamais su et compris autant de choses sur le monde, la vie, les galaxies, etc., et, qu'on se le tienne pour dit, ce n'est pas fini ! (Les fameux "progrès de la science et des techniques"). Soit. Mais qu'en fait-on de cette somme, si le reste est en ruine ?

 

 

La raison, faculté de combiner des jugements en vue de donner un sens à l'univers, pouvoir de bien juger, devrait être la chose la mieux partagée au monde.

 

 

Pour autant la raison n'est qu'un moyen, un moyen naturel de recherche de la Vérité. Il n'y a pas à l'opposer inutilement, et devrais-je dire, tragiquement, au moyen surnaturel de cette même recherche que constitue la foi (la quasi totalité des grands philosophes ne croient-ils pas en Dieu ?), ni même à cette voie humaine, rien qu'humaine, trop humaine certes, de la connaissance primitive qu'offre la sensibilité. Bien utilisé, chacun de ces véhicules peut concourir, ne s'appliquant pas toujours qui plus est aux mêmes problématiques que les deux autres, ou tout au moins examinées sous des angles complémentaires, à la découverte de la Vérité.

 

 

Et ce sont aussi des sources de bonheur ! Pourquoi ne pas en parler ? Bienheureux l'homme complet, philosophe, croyant et sensible ! Sinon n'est-il pas en partie mutilé, confusément conscient d'une carence qu'il ne sait pas nommer et qui le rend malheureux ? Devant le spectacle du beau, au coeur d'une forêt par exemple, par ma sensibilité j'en jouis, par ma foi je contemple l'oeuvre du créateur, par ma raison j'admire le travail et la bienfaisance de la nature ; si je possède bien les trois, ne suis-je pas le plus heureux des hommes ? Si je suis indifférent à sa magnificence, si je n'en lève pas les yeux vers un ciel qui est vide, si elle n'est qu'un obstacle inintelligible sur ma route, si je me moque du Quoi est-ce ? du Pourquoi ? du Comment ? vraiment, dites-moi, ne suis-je pas à plaindre ?  A vrai dire dans ce cas- là je ressemble fort à l'animal et comme j'ai, tout de même, un peu d'intelligence, une intelligence affreusement livrée à elle même, je ne peux être qu'un animal matérialiste. Que faire alors d'une forêt, je vous le demande ? L'exploiter ! L'exploiter sans discernement, sans amour, sauvagement. Et pour peu que je sois individualiste, l'exploiter à mon seul profit ou au profit de ma caste, cela revient au même, le communautarisme n'étant qu'un individualisme à plusieurs. La forêt sera massacrée. Alors ma sensibilité, absente, ne souffrira de rien, Dieu, cet inconnu, restera silencieux, mais la raison, elle, subira une terrible défaite, visible, palpable, dont seront victimes les civilisés face aux barbares.

 

 

Cependant sachons raison garder à propos de... la raison. Il paraît risqué d'aller affirmer avec Hegel que "la raison gouverne le monde et par conséquent, l'histoire universelle s'est-elle aussi, déroulée rationnellement", la Raison étant comprise ici comme un Esprit supérieur qui guide, en dépit des apparences, l'humanité vers un Etat mondial rationnel conforme à ses intérêts supérieurs. L'histoire n'est pas finie, mais on ne se surprend pas, après avoir frissonné, à douter qu'il en soit bien ainsi...

 

 

Evitons le rationalisme, sous toutes ses  formes, qui est un système, déjà plus une méthode, et se faisant, qui stérilise la pensée. 

 

 

Utilisons la raison comme guide dans notre investigation réfléchie et ordonnée de ce que l'on cherche à connaître. Réservons-lui cette modeste, mais hautement précieuse, place. Elle lui est contestée aujourd'hui, où par un formidable mouvement de régression qui nous ramène aux temps des présocratiques ( VI et Ve siècles avant Jésus Christ ) on observe, médusé, dans beaucoup de domaines, le mythe retrouver droit de cité face à la Vérité.

 

 

Voilà qui est assez dit. L'essentiel. Il importe peu de disserter plus avant sur la raison. Mieux vaut dans ce qui suivra, en appliquer la discipline aux affaires du monde, petites et grandes, montrer les outrages qu'elle subit dans nos médias, par nos faiseurs d'opinion et les dégâts que ceux-ci provoquent, en conséquence, dans l'esprit de beaucoup de nos concitoyens.

 

 

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Mardi 3 octobre 2006

 

J'ai lu récemment  Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley. J'écris bien : "lu" et non pas "relu", sans honte (On ne compte plus le nombre de personnes qui, n'ayant jamais ouvert un livre d' A la recherche du temps perdu se sentent obligées de vous dire qu'elles sont en train de "relire Proust").

 

 

Ce livre donc, est fascinant. Prémonitoire. Visionnaire. Il date de 1931 et imagine un monde en l'an 632 d'une nouvelle ère commencée, on le subodore, à la fin du XXe siècle. C'était bien trop tardif ! Le meilleur des mondes commence déjà à prendre forme, sous nos yeux, tout au moins en "Occident" : sexualité sans frein, déconnectée de la nuptialité, fécondation in vitro, manipulations génétiques, destruction de la cellule familiale, recherche du consensus mou, manipulations habiles des opinions publiques formatées afin qu'elles partagent la même idéologie, degré zéro de la pensée, recherche d'un bonheur artificiel, langage codé et surveillé, chosification de l'homme. La seule chose qui soit vraiment prématurée c'est de pouvoir parcourir, dans une fusée privée, la distance Londres-Nouvelle-Orléans en six heures et demie !

 

 

Dans une très intéressante préface, datant de 1946, à l'occasion d'une ré-édition de son livre, Aldous Huxley s'interroge sur son contenu, 15 ans après l'avoir écrit : "A tout bien considérer, il semble que l'Utopie soit beaucoup plus proche de nous que quiconque ne l'eût pu imaginer, il y a seulement quinze ans. A cette époque je l'avais lancée à six cents ans dans l'avenir. Aujourd'hui, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s'être abattue sur nous dans le délai d'un siècle. Du moins, si nous nous abstenons, d'ici là, de nous faire sauter en miettes. En vérité, à moins que nous ne nous décidions à décentraliser et à utiliser la science appliquée, non pas comme une fin en vue de laquelle les êtres humains doivent être réduits à l'état de moyens, mais bien comme le moyen de produire une race d'individus libres, nous n'avons le choix qu'entre deux solutions : ou bien un certain nombre de totalitarismes nationaux, militarisés, ayant comme racine la terreur de la bombe atomique, (...) ou bien un seul totalitarisme supra-national, suscité par le chaos social résultant du progrès technologique rapide en général et de la révolution atomique en particulier, et se développant, sous le besoin du rendement et de la stabilité, pour prendre la forme de la tyrannie-providence de l'Utopie". A. Huxley fait remarquer que le gouvernement "au moyen de triques et de pelotons d'exécution, de famines artificielles, d'emprisonnements et de déportations en masse", est inefficace et que "dans une ère de technologie avancée, l'inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit". Le nec plus ultra, pour les dirigeants, c'est d'avoir "la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude". Et à cet égard "les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s'abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité".

 

 

Nous y sommes presque. Chapeau M. Huxley !  

 

 

 

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Samedi 14 octobre 2006

La Vérité... oser écrire ces mots, oser les prononcer, c'est s'attirer le courroux du relativisme.

 

- Comment ! Vous y revenez encore au XXIe siècle ? N'avons-nous pas assez souffert de tous ceux qui prétendaient la détenir, LA Vérité, avec un V majuscule qui écrase l'Homme ! N'avons-nous pas assez subi le joug pesant des religions, des idéologies, des sectes en tous genres ! Ne nous parlez plus jamais de la Vérité !

 

Calmons-nous. Refuser le mot et ce qu'il signifie n'empêche pas la Vérité d'exister.

 

 

Oui, osons l'écrire : penser, c'est rechercher la Vérité. En toutes choses. Et la Vérité existe, presque, en toutes choses. La Vérité peut s'entendre de deux manières : la Vérité suprême, métaphysique, celle qui permet de répondre à la question fondamentale, qui sommes-nous ? Ou la Vérité comme expression générique de toutes les vérités particulières.

 

 

Nous vivons dans le monde sans plus y prêter attention. C'est une donnée qui n'est pas l'objet, pour la plupart d'entre nous, d'une réflexion profonde. Nous ne nous étonnons plus de l'existence de la Terre, de la vie sur cette planète, la seule jusqu'à preuve du contraire, de l'immensité de l'univers, absorbés que nous sommes par nos affaires. Et cependant... Si tout cela n'était pas, qu'y aurait-il à la place ? Quel mystère ! Comment expliquer que cela soit plutôt que cela ne soit pas ?

 

On ne peut échapper à ces deux hypothèses : ou bien le monde a été conçu par un Esprit tout puissant et, par définition, éternel (sinon qui l'aurait créé ?), ou bien le monde s'est conçu lui-même en quelque sorte, par la transformation de la matière. Et la matière est alors éternelle (sinon qui l'aurait créée ?). Il n'y a pas d'autre possibilité et ces deux là sont antinomiques. C'est l'une ou c'est l'autre. Qui ne comprend que la Vérité est l'une ou l'autre des hypothèses ?

 

 

La Vérité existe indépendamment de celui qui la cherche comme de celui qui ne la cherche pas. La difficulté qu'a l'homme de la connaître ne fait rien à l'affaire. Et si Dieu existe, ou bien il a parlé aux hommes, ou bien il ne leur a rien dit. Il ne peut à la fois, principe de logique élémentaire, leur avoir parlé et s'être tu. S'il s'est manifesté auprès des hommes, les questions posées sont nombreuses : Quand ? Par l'intermédiaire de qui ? A-t-il envoyé son fils unique en la personne de Jésus -Christ ou seulement son dernier prophète en celle de Mahomet ?

 

Le relativisme peut s'époumoner, il ne peut rien contre ces évidences. D'ailleurs n'est-ce pas souvent les mêmes qui s'en vont proclamant qu'il n'y a pas de Vérité qui nous affirment en même temps que la science finira par tout expliquer ? Sur- presque- toutes choses, il y a une vérité.

 

Bien sûr, si nous sommes attablés en train de manger des prunes et que le débat porte sur leur qualité, cela se discute. Certains les trouveront un peu fades, d'autres sucrées à leur goût, d'autres encore fermes ou un peu farineuses. Y-a-t-il une vérité sur la qualité de ces prunes ? Sans doute pas. Mais quel est l'enjeu ? Bien faible ! Et "des goûts et des couleurs" n'est-ce pas...

 

 

Et pourtant... même dans ce cas là, c'est à examiner de près. Prenez l'exemple du film et de sa musique, tous deux triomphants, des choristes. L'opinion générale est favorable à ces mélodies ; elles flattent l'oreille. Parlez-en à une personne compétente en matière de composition musicale : elle vous expliquera que les musiques des choristes sont très mal composées, qu'elles comportent des fautes, l'équivalent de fautes de syntaxe ou d'orthographe pour la langue écrite. La vérité sur cette musique est qu'elle n'est pas très bonne. Elle plaît, c'est différent. En matière de peinture, comment distinguer toujours la vraie, celle qui traduit le génie, le talent, le savoir-faire, de la fausse, sans connaissances ? Il y a bien longtemps, sortant d'un concert où Mozart avait été joué d'une manière "moderne", un garçon s'exclama : "Ah ! Eh bien Mozart, comme cela, je le comprends et je l'aime !".  Le grand critique Bernard Gavoty lui répliqua, en substance : "Non jeune homme, vous ne comprenez et vous n'aimez toujours pas Mozart car ce que vous venez d'entendre ce n'est pas du Mozart" -"Mais cela me plaît ! - " "Cela vous plaît peut-être, mais c'est une erreur, une monstrueuse erreur !"

 

Dans une- brillante- pièce de théâtre, chacun sa vérité, Pirandello met en scène des citoyens trop curieux, intrigués par leurs nouveaux voisins, Madame Frola et son gendre Monsieur Ponsa. Mme Frola prétend que son gendre a perdu la raison, et le gendre affirme que sa belle-mère est folle. Malgré toutes leurs tentatives pour connaître la vérité, les commères et les indiscrets en seront pour leurs frais. On ne saura pas ce qu'il en est. Bel exercice de style théâtral ? Oui. Leçon de vie ? Sans aucun doute (la curiosité est un vilain défaut). Révélation qu'il est bien difficile, parfois, de connaître l'Autre ? On n'en disconviendra pas. Preuve philosophique qu'il n'y a pas de vérité dans cette affaire ni dans aucune autre du même genre ? Halte- là ! Ou Mme Frola est folle ou son gendre est fou. Ou ils sont fous tous les deux, ou ils ne sont fous ni l'un ni l'autre et jouent une comédie (je vous laisse rechercher d'autres combinaisons s'il en existe et si cela vous amuse). Quoi qu'il en soit, même s'il est impossible de la découvrir, il existe, objectivement, au-delà des apparences, une vérité de la situation.

 

 

Ne confondons pas "à chacun sa vérité", affirmation trompeuse qui insulte la Vérité, avec "à chacun son opinion", réalité certaine, qui se contente de l'ignorer. C'est pourtant cette confusion qui se répand partout et sur tous sujets. Il n'y a qu'une Vérité, parfois difficile, voire impossible, à découvrir, car le "profond aime à se cacher" (Nietzsche), mais une multitude d'opinions, parmi lesquelles, peut-être, la bonne : celle qui correspond à la vérité.

 

 

"La bêtise, c'est de conclure", affirma André Gide. Gide avait peut-être de bonnes raisons personnelles pour ne jamais conclure. Il y a un confort et une sécurité à vivre dans le doute permanent sur tout, cela permet souvent de poursuivre, sans trop de scrupules, ses petits trafics en tous genres. Mais c'est le type même de formule qui viole la réalité. Il est probable que la bêtise ce soit d'écrire que "la bêtise, c'est de conclure". Est-il bête de conclure que la Terre est ronde au vu des éléments en notre possession pour étayer cette thèse ? Encore que remarquez qu'il existe aux Etats-Unis une association des partisans de la Terre plate. Ils prétendent que les photos ramenées de l'espace sont truquées pour conforter la version officielle ! A ce stade ce n'est plus une opinion. C'est de la crétinerie flambloyante.

Il serait plus prudent, pour sauver l'intuition de l'auteur des Nourritures terrestres, d'écrire : "La bêtise, c'est de conclure trop vite, sans raisonnement rigoureux".

 

 

Dans la recherche de la Vérité, il y a deux préalables qui se tiennent la main : l'honnêteté intellectuelle, le respect des faits. Les faits sont "têtus", certes, mais s'ils ne sont pas respectés, au début du raisonnement, on court à la catastrophe avant longtemps. Il faut déjà partir des vérités de fait pour accéder aux vérités de raison. Que font nos faiseurs d'opinion ? Ils masquent, ils défigurent, ils occultent les faits et ils en tirent les conclusions auxquelles ils entendent vous amener. Le drame c'est que l'honnête homme, accablé d'informations, peine à distinguer, sans recherches qui prennent du temps, le vrai du faux. Les faiseurs d'opinions comptent bien là-dessus. Eux font métier de tripatouiller l'information tous les jours. On ne peut faire l'économie d'un courageux travail de recherche par soi-même, en croisant les sources, lorsque l'on a l'amour de la Vérité.

 

 

Car la Vérité mérite d'être aimée, recherchée, connue et partagée. In fine, c'est le gage d'une possible vie en société d'êtres humains bien différents les uns des autres, mais unis par quelques vérités qui les font vivre ensemble.

 

 

C'est si vrai d'ailleurs, que, quoi qu'en dise le relativisme, à défaut d'être fondée sur la Vérité, la société finit par l'être sur le mensonge, sur des mensonges entretenus par les moyens subtils de la propagande. Il y a des mensonges officiels et imposés, dont le moins notable des dogmes n'est pas, précisément, cette affirmation selon laquelle il n'y a pas de Vérité !

        

 

 

 

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Samedi 21 octobre 2006

Il est bien des manières d'aborder la question du matérialisme. Pour les philosophes, c'est une théorie selon laquelle la matière est soit la seule réalité existante, soit la réalité fondamentale à partir de laquelle s'explique la vie spirituelle, soit, plus rarement, une réalité indépendante de l'esprit, régie par des lois propres et autonomes.

 

 

Ce que l'on vise ici, ce que j'ai dénoncé comme un "mal fondamental" dans ma déclaration préliminaire ("Pourquoi j'ai décidé d'ouvrir mon blog"), c'est le matérialisme ordinaire, celui de Monsieur Tout le monde, peu ou pas philosophe. Non qu'il n'y ait pas de lien entre ceux qui ont "pensé" le matérialisme et ceux qui le vivent, dans ses conséquences pratiques, humaines.

Le matérialisme qui, longtemps, n'eut pas bonne presse, devint une valeur positive à partir du XVIIIe siècle. Ce n'est pas le fruit du hasard. La philosophie des Lumières, les "maîtres du soupçon" (Nietzsche, Marx et Freud, ainsi nommés par Paul Ricoeur) qui vont suivre, vont faire triompher les thèses matérialistes. Non sans conséquences sur le comportement des peuples et des personnes.

Force est de constater, nous le disions à propos de la Vérité, que si la matière est LA réalité, c'est que l'on doit se passer de Dieu, que l'espérance est purement terrestre. Dès lors l'attachement aux biens matériels, et la recherche de leur obtention, au sens large (richesse, réussite, bonne santé, etc.), devient un "impératif catégorique", le seul véritable. Et comme cette quête est souvent douloureuse, parfois vaine, elle épuise, elle désespère.

Entendons-nous bien : de tous temps, les hommes, même croyants, ont travaillé à améliorer leurs conditions de vie (et Dieu, d'après nos informations, les y a encouragés ! leur confiant les richesses de la Terre à faire fructifier). Mais ils prenaient, majoritairement, la mesure des limites de cette ambition. Ils la subordonnaient à de plus larges idéaux. De même, de nos jours, il existe encore, en ce sens, des hommes et des femmes d'"ancien régime". Est-il farfelu d'affirmer qu'ils sont minoritaires ? A l'inverse, le matérialisme ne guide-t-il pas, insidieusement, comme à leur insu, ceux qui, pourtant, accordent une place aux forces de l'Esprit ?

 

 

Il faut donc aller plus loin dans la définition de ce matérialisme, ni scientifique, ni mécanique, ni dialectique, ni historique, vécu, tout simplement.

Ce que j'appellerais, bien volontiers, le "matérialisme réel", est plus qu'une attitude, moins qu'une doctrine, pas uniquement caractérisé, en dépit de l'ampleur actuelle du phénomène, par un attachement viscéral aux "biens matériels" comme évoqués ci-dessus. Cette affection n'est qu'une modalité, pas la plus détestable tant elle est humaine, la manifestation la plus immédiatement visible, observable, de ce matérialisme. Le mal est plus profond. Le matérialisme réel, concret, "celui des gens", est une aliénation ontologique. Le point de rupture, ce ne sont pas tant Diderot, Comte, Marx, Freud ou Sartre qui le déterminent, même s'ils l'accompagnent et l'illustrent : c'est la civilisation dite "moderne".

Comment la caractériser dans son essence ?

Le plus évident dès l'abord, c'est qu'elle provoque, par comparaison avec les civilisations du passé, une redoutable accélération de l'Histoire. Son moment fondateur, c'est sans doute la révolution industrielle. Celle-ci broya la classe ouvrière, la réduisant en un nouvel esclavage bien plus déshumanisant que l'esclavage antique quand l'esclave connaissait encore son maître dont il recevait, aussi, assistance et protection.

Par la suite ce sont toutes les catégories sociales, à l'exception des plus oisives, qui vont être happées dans l'engrenage sans fin de la recherche du rendement. La fameuse croissance est devenue un absolu. On surveille son taux, sacré, partout sur la planète. Elle conditionne le sort matériel d'une humanité, ce "plus haut produit de la matière", selon Marx, condamnée à une course poursuite au service du développement et destinée à y souscrire sans terme. De ce point de vue, on peut rejoindre Herbert Marcuse qui plaignait "l'homme unidimensionnel". Il dénonçait les sociétés capitalistes : il visait bien trop court. Ce sont toutes les sociétés, capitalistes et socialistes, qui participent de la même logique. Le "principe de rendement" est "celui d'une société orientée vers le gain et la concurrence dans un processus d'expansion constante". Et le mouvement s'accélère encore avec la mondialisation. "Qu'il s'intitule capitaliste ou socialiste, ce monde s'est fondé sur une certaine conception de l'homme, commune aux économistes anglais du XVIIIe siècle, comme à Marx ou à Lénine [...] Le système l'a [l'homme] défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l'esclave mais l'objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s'en affranchir, puisqu'il ne connaît d'autre mobile certain que l'intérêt, le profit." (Georges Bernanos, La France contre les robots)

Dans cette fuite en avant, il n'y a pas de place pour la pensée, qui suppose un recul, une pause, une distanciation. Le matérialisme réel est un complot contre la pensée. Pire, ce qui est en jeu, c'est la vie intérieure même de l'Etre. Georges Bernanos, toujours, l'a excellement dit, accusant la civilisation moderne d'être "une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure".

Cette aliénation est moins brutale, moins grossièrement infligée, qu'aux enfants dans les mines du XIXe siècle. L'homme moderne est décérébré si suavement qu'il n'est pas rare de croiser des créatures, charmantes au demeurant, mais que n'effleure plus la moindre idée de ce que pourrait être un "ailleurs" ou un "autrement".

 

 

Céline s'écriait à la fin de sa vie : "L'homme moderne est lourd ! très lourd ! ". En effet, il pèse désormais tout son poids de matière brute. Le matérialisme réel assimile l'homme, tout l'homme -corps, esprit et âme- à de la matière, stade ultime de sa réduction à l'état de chose et porte ouverte à toutes les manipulations physiques et mentales. Georges Bernanos, encore, en 1945 : "Rivé à lui-même par l'égoïsme, l'individu n'apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres ; on ne saurait prétendre l'employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent. Ainsi, le progrès n'est plus dans l'homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain" (La France contre les robots).

 

Georges Bernanos, si vous saviez...

   

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Samedi 28 octobre 2006

Autant l'écrire, d'emblée, par honnêteté :

Lorsque l'on prononce le nom de Charles Maurras, on doit s'attendre, généralement, à deux types de réaction :

- Celle des ignorants : Qui est-ce ? (car Charles Maurras, un penseur qui domina de sa stature toute la vie intellectuelle française durant deux décennies au début du XXe siècle, est à peu près interdit aujourd'hui d'université et, a fortiori, de lycée).

- Celle des informés (ou prétendus tels) : Quelle horreur ! De qui me parlez-vous ! Un collaborateur ! Un pro-allemand ! Un fasciste !

Que les premiers gardent leur fraîcheur de candides et goûtent à ce qui va suivre, sans préjugés. Que les seconds, s'il est possible de les désintoxiquer, écoute Pierre Gaxotte : "On lui prête des idées qu'il n'a jamais eues. On le fait partisan de politiques ou de régimes qu'il a combattu toute sa vie [...] on a fait de lui un admirateur de l'Allemagne. Il l'avait en horreur. J'ouvre le Dictionnaire politique et je lis : "Exception faite pour quelques grands germains, candidats à l'humanité, qui ne laissèrent qu'une rare descendance, l'apogée naturel de ces romantiques-nés se reconnut toujours au même goût de la domination. L'orgueil butor, tiré d'un cas d'infériorité obtuse, exprime à merveille l'épaisseur de la présomption d'une race." Cela fut écrit pendant la guerre [...] On peut approuver ou désapprouver. Mais on n'a pas le droit de faire dire à Maurras ce qu'il n'a pas dit. [...] Maurras fut, jusqu'au bout, fidèle au maréchal Pétain pour des raisons qu'il a cent fois expliquées et répétées à son procès, au premier rang desquelles je mettrai la conviction que le maréchal Pétain était le seul qui pût aider la nation à traverser les années d'épreuves avec le minimum de dommages, le seul aussi qui pût, à la victoire, la préserver des funestes divisions, des querelles intestines, des vengeances et des improvisations politiques. [...] Si d'autres ont pensé autrement, ils n'ont pas pour cela le droit de travestir les intentions et la conduite de Maurras."

Que tous ne jettent pas "le bébé avec l'eau du bain", daignent oublier l'homme d'action pris dans les turbulences historiques de son époque, et considèrent seulement le penseur dont je voudrais vous donner de profiter ici du meilleur.

 

 

Charles Maurras, n'était pas, précisément, un dogmatique. Comme l'explique Pierre Gaxotte : "[Il] répugnait à donner un exposé systématique de sa doctrine. Il refusait d'ailleurs ce mot." Pour lui, "on ne s'élève aux vérités générales qu'à partir de l'Expérience, méditée par la raison" (P. Gaxotte). En 1937, toutefois, sur l'insistance de ses amis, il consentit à ce que les grands thèmes de sa pensée soient ordonnés dans une large synthèse. Et ce furent Mes idées politiques (*) (il faut entendre "politique" en un sens élevé : ce livre ne traite pas uniquement du gouvernement de la France, mais de "politique naturelle", titre du long avant-propos que Charles Maurras rédigea à l'occasion de la sortie de cet ouvrage). Voici quelques éléments d'une lumineuse pensée.

 

 

Charles Maurras ouvre son livre sur des considérations de bon sens qui, à elles seules, discréditent l'abominable et imbécile mot d'ordre révolutionnaire, déni de toute civilisation : "Du passé faisons table rase".

Au commencement de sa vie, l'homme est la faiblesse même : "Le petit poussin brise sa coquille et se met à courir. Peu de choses lui manque pour crier : "Je suis libre..." Mais le petit homme ? Au petit homme, il manque tout [...] Il est né. Sa volonté n'est pas née, ni son action proprement dite. Il n'a pas dit Je ni Moi [...] Le petit homme presque inerte, qui périrait s'il affrontait la nature brute, est reçu dans l'enceinte d'une autre nature empressée, clémente et humaine : il ne vit que parce qu'il en est le petit citoyen."

L'homme est un héritier, on ne peut soutenir sérieusement, "la basse thèse de l'enfant-roi et de l'enfant-dieu, de qui la sublime originalité serait violée par les parents, détournée par les maîtres, appauvrie ou enlaidie par l'éducation, alors qu'il est patent que ce dressage nécessaire limite l'égoïsme, adoucit une dureté et une cruauté animales, freine les passions folles et fait ainsi monter du "petit sauvage" le plus aimable, le plus frais et le plus charmant des êtres qui soient : l'adolescent, fille ou garçon quand il est élevé et civilisé". Il bénéficie des "immenses avoirs dont il a communication, tels qu'ils ont été capitalisés par son ascendance, et lourds de beaucoup plus de siècles qu'il n'a d'années". Et se posant la question : "Qu'est-ce que la civilisation ?" Maurras répond : "Ne vous semble-t-il pas que le vrai caractère commun de toute civilisation consiste dans un fait et un seul fait, très frappant et très général ? l'individu qui vient au monde dans une "civilisation" trouve incomparablement plus qu'il n'apporte. Une disproportion qu'il faut appeler infinie s'est établie entre la propre valeur de chaque individu et l'accumulation des valeurs au milieu desquelles il surgit. Plus une civilisation prospère et se complique, plus ces dernières valeurs s'accroissent et, quand même (ce qu'il est difficile de savoir) la valeur de chaque humain nouveau-né augmenterait de génération en génération, le progrès des valeurs sociales environnantes serait encore assez rapide pour étendre sans cesse la différence entre leur énorme total et l'apport individuel quel qu'il soit. Et encore :  "Le civilisé, parce qu'il est civilisé, a beaucoup plus d'obligations envers la société que celle-ci ne saurait en avoir jamais envers lui. Il a, en d'autres termes, bien plus de devoirs que de droits." "Quelques services que rend un individu à la communauté, il peut être vénéré par ses successeurs, c'est-à-dire rangé au nombre des communs bienfaiteurs de la race, mais, au point du temps où nous sommes, il ne s'acquittera jamais envers les devanciers. Inventez le calcul différentiel ou le vaccin de la rage, soyez Claude Bernard, Copernic ou Marco Polo, jamais vous ne paierez ce que vous leur devez au premier laboureur ni à celui qui fréta la première nef. A plus forte raison le premier individu venu et, comme on dit, l'Individu, doit-il être nommé le plus insolvable des êtres." Evidences logiques bien oubliées de nos jours !

L'admirable film de François Truffaut, L'enfant sauvage, illustre pleinement ces flagrances : voici un enfant abandonné dans une forêt, qui y vit et y grandit loin de toute société humaine, un peu étonnamment d'ailleurs, jusqu'à une douzaine d'années (si mes souvenirs sont bons). Et quel décalage, quel gouffre entre ce qu'il est devenu et ce qu'il aurait pu être, élevé par les hommes ! Et il n'a assurément rien du "bon sauvage" cher à cet illuminé de Rousseau. Un animal qui aurait dû ou pu être sauvage, devenu domestique, ne subirait pas la même évolution négative. Et l'éducation de l'enfant sauvage, son dressage, devrions -nous écrire, est une longue route semée d'embûches, une mission presque impossible, douze ans en ont fait perdre des milliers. Douze années seulement se sont écoulées, hors de toute civilisation, et tout est ruiné.

 

 

Dans un récent essai, à 70 ans de distance, Olivier Rey, mathématicien, rejoint (sans le savoir sans doute) Maurras avec Une folle solitude, le fantasme de l'homme auto-construit, en montrant combien l'individu moderne s'imagine, à tort, qu'il ne doit rien au passé et tout à lui-même. Il écrit : "La tendance à effacer le parcours, en proclamant l'enfant autonome et en voulant le vieillard toujours jeune, rapproche bizarrement l'humanité de l'animalité." Et dans ce cas la barbarie n'est pas loin...

 

(à suivre)  

(*) Réédité par Fayard en 1968 (tout un symbole ! ) et à nouveau par L'Age d'Homme en 2002 mais hélas ! déjà indisponible. A chercher chez les bouquinistes...

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Samedi 4 novembre 2006

L'homme a besoin de l'homme. Et la complémentarité des hommes résulte de cette bienfaisante alchimie des talents qui provient du fait que les hommes sont inégaux. La véritable égalité entre les hommes "ressemblerait plutôt à une chose qui serait la même chez tous. Comment se représenter cette identité ? C'est un composé de science et de conscience : quelque chose de même qui porte les uns et les autres à voir, sentir, retenir, en tout objet, ce qui est aussi le même, invariable, invarié, fixé ; une faculté d'adhérer spontanément aux axiomes universels des nombres et des figures ; à se réfugier et à se reposer dans les perceptions ou les acquisitions immémoriales du bon sens et du sens moral ; la distinction du bien et du mal ; l'aptitude à choisir ou à refuser l'un et l'autre [...] Le petit serviteur platonicien portait en lui, comme Socrate, toute la géométrie. Ce qui ne veut point dire qu'il fût l'égal de Socrate ni considéré, ni à considérer comme tel : autant eût valu soutenir que nous sommes tous égaux parce que nous avons tous un nez."

Les hommes s'associent et ce besoin "jaillit du sentiment d'un même destin de faiblesse et d'effort, de besoin de lutte, de défense et de labeur [...] Aurait-il recherché si avidement le concours de ses semblables s'ils n'avaient été dissemblables, s'ils avaient tous été ses pairs, et si chacun lui eût ressemblé comme un nombre à un autre nombre ? Ce qu'il désirait en autrui était ce qu'il ne trouvait pas exactement de même en lui. L'inégalité des valeurs, la diversité des talents sont les complémentaires qui permirent et favorisèrent l'exercice de fonctions de plus en plus riches, de plus en plus puissantes. Cet ordre né de la différence des êtres engendre le succès et le progrès communs." "Les philosophes véritables refusent constamment de parler des hommes autrement que réunis en société. Il n'y a pas de solitaire. Un Robinson lui-même était poursuivi et soutenu dans son île par les résultats innombrables du travail immémorial de l'humanité.

L'ermite en son désert, le stylite sur sa colonne ont beau s'isoler et se retrancher, ils bénéficient l'un et l'autre des richesses spirituelles accumulées par leurs prédécesseurs ; si réduit que soit leur aliment ou leur vêtement, c'est encore à l'activité des hommes qu'ils le doivent. Absolument seuls, ils mourraient sans laisser de trace. Ainsi l'exige une loi profonde qui, si elle est encore assez mal connue et formulée, s'impose à notre espèce d'une façon aussi rigoureuse que la chute s'impose aux corps pesants qui perdent leur point d'appui, ou l'ébullition à l'eau qu'on chauffe à cent degrés."

 

 

Le mythe de l'égalité se heurte aux réalités : "Dans un Etat puissant, vaste, riche et complexe comme le nôtre, chacun assurément doit avoir le plus de droits possible, mais il ne dépend de personne de faire que ces droits soient égaux quand ils correspondent à des situations naturellement inégales. Quand donc, en un tel cas, la loi vient proclamer cette égalité, la loi ment, et, les faits quotidiens mettant ce mensonge en lumière, ôtant aux citoyens le respect qu'ils devraient au régime politique de leur pays, ceux-ci en reçoivent un conseil permanent d'anarchie et d'insurrection."

La passion contre-nature de l'égalité débouche naturellement sur la haineuse envie. Rien n'est plus contraire au bien de l'homme : "Il ne faut pas laisser opprimer cette vérité. Il faut oser la dire, et le plus haut possible, et sans replier sur soi-même d'inutiles regards, mais en ne contemplant qu'elle, sa clarté, son bienfait. L'homme pauvre s'honorera en rendant justice à la richesse, d'abord en ce qu'elle est, puis si elle est bien employée. L'homme sans aïeux ne fait que son devoir dans le juste éloge des capitalisations séculaires et du service historique et moral de l'hérédité. Cela n'ôtera rien de sa dignité ni de sa fierté, mais justifiera son mépris pour l'aboiement de chiens dont le métier est de penser en chiens : ces polémistes de l'anarchie expriment une idée digne d'eux quand ils prétendent que les relations humaines sont nécessairement tendues et aigries par l'expérience des inégalités ; elles le sont bien plus par la proclamation d'égalités qui n'existent point. On connaît des enfants qui ne souffrent point de ne pas égaler la stature de leurs parents. On connaît des serviteurs et des maîtres entre lesquels la claire différence des fonctions établit la plus simple des familiarités, une sorte de parenté. Si la désirable fraternité des hommes voulait qu'ils fussent égaux, cette vertu ne pourrait unir les frères de chair là où il existe des aînés et des cadets. Mais de supérieur à inférieur, comme d'inférieur à supérieur, la déférence, le respect, l'intérêt, l'affection, la gratitude sont des sentiments qui montent et descendent facilement les degrés de l'échelle immémoriale, la Nature n'y met aucun obstacle réel. Elle y invite même, par la diversité des services offerts, sollicités, rendus. Tel est le dialogue du vieillard et du jeune homme. Telle est la conversation du maître et du disciple. Rien n'est plus cordial que le rapport des hommes et des chefs dans une bonne armée. Au surplus, la juste fierté de certains, l'arrogance insupportable de certains autres auraient-elles sujet de souffrir ou de faire souffrir ? Ces erreurs, ces passions et ces amertumes seront, malgré tout, moins cruelles que les effets constants du mythe forcené d'un égalitarisme impossible, quand il aiguise, consolide et perpétue ces antagonismes fortuits que la vie, en vivant, le vent des choses, en soufflant, allégerait, dissiperait, modifierait ou guérirait."

(Toutes les citations de cet article sont, bien entendu, extraites de Mes idées politiques de Charles Maurras, cf. le (1)).

 

 

(à suivre)

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Samedi 11 novembre 2006

 Que rajouter de plus ? Que loin de ces chimères il faut au contraire admettre "L'amitié naturelle de l'homme pour l'homme." Que dites-vous, s'écrierait Hobbes ! l'homme est à l'homme comme un loup. Tout compte fait, Hobbes est un pessimiste bien modéré ! "Ignore-t-il donc que les loups [...] ne se mangent jamais entre eux ? Et l'homme ne fait que cela." Maurras reconnaît la part de vérité dans ce discours : "Oui, l'industrie explique la concurrence et la rivalité féroces développées entre les hommes. Mais l'industrie explique également leurs concordances et leurs amitiés. Lorsque Robinson découvrit, pour la première fois, la trace d'un pied nu imprimée sur le sable, il eut un sentiment d'effroi, en se disant suivant la manière de Hobbes : "Voilà celui qui mangera tout mon bien, et qui me mangera..." Quand il eut découvert le faible Vendredi, pauvre sauvage inoffensif, il se dit : "Voilà mon collaborateur, mon client et mon protégé. Je n'ai rien à craindre de lui. Il peut tout attendre de moi. Je l'utiliserai." Et Vendredi devient utile à Robinson, qui le plie aux emplois et aux travaux les plus variés. En peu de temps le nouvel habitant de l'île rend des services infiniment supérieurs à tous les frais matériels de son entretien. La richesse de l'ancien solitaire se multiplie par la coopération, et lui-même est sauvé des deux suggestions du désert, la frénésie mystique ou l'abrutissement. L'un par l'autre ils s'élèvent donc et, si l'on peut ainsi dire, se civilisent." Bien sûr, il s'agit là d'un cas particulier, aussi Maurras nous incite à considérer que "pour nous rendre compte du mécanisme social, il le faut observer dans son élément primitif et qui a toujours été : la famille. Mais c'est l'industrie, la nécessité de l'industrie qui a fixé la famille et qui l'a rendue permanente." Et Maurras de remarquer que "c'est entre des êtres de condition inégale que paraît toujours se constituer la société primitive. Rousseau croyait que cette inégalité résultait des civilisations. C'est tout le contraire ! La Société, la civilisation est née de l'inégalité. Aucune civilisation, aucune société ne serait sortie d'êtres égaux entre eux. Des égaux véritables placés dans des conditions égales ou même simplement analogues se seraient presque fatalement entre-tués. L'échange et le commerce libres de biens équivalents n'est pas à l'origine mais aux dernières conséquences de longs perfectionnements sociaux."

 

 

L'association est volontaire, elle se traduit par le contrat, c'est une collectivité secondaire. La société est d'une nature différente et il ne faut pas se tromper ni dans l'ordre des priorités : "Vraiment, [...] l'on ne peut pas dire : "1er l'homme ; 2e La société." Il faut absolument se ranger au parti de dire : "1er La société ; 2e L'homme", ni sur le vrai moi, qui est un nous : "Un homme habitué à réfléchir avec rigueur et qui fait le compte de tout ce qu'il est d'autre que soi est terrifié de l'exiguïté et de la misère de son petit domaine strictement propre et personnel. Nous sommes nos ancêtres, nos maîtres, nos aînés. Nous sommes nos livres, nos tableaux, nos statues : nous sommes nos paysages, nous sommes nos voyages, nous sommes (je finis par le plus étrange et le plus inconnu), nous sommes l'infinie république de notre corps, qui emprunte presque tout ce qu'il est de l'extérieur et qui le distille en des alambics dont la direction et le sentiment même nous échappent complètement."

La société s'impose à nous : "La société n'est pas une association volontaire. c'est un agrégat naturel. Elle n'est pas voulue, elle n'est pas élue par ses membres. Nous ne choisissons ni notre sang, ni notre patrie, ni notre langage, ni notre tradition. Notre société natale nous est imposée. La société humaine fait partie des besoins de notre nature. Nous avons seulement la faculté de l'accepter, de nous révolter contre elle, peut-être de la fuir sans pouvoir nous en passer essentiellement."

Dans ce cadre, "l'Etat, quel qu'il soit, est le fonctionnaire de la Société." Il se doit de respecter, de protéger la société, les sociétés secondaires, les associations dont il a la charge. Il n'a pas de raison d'avoir affaire aux individus. Hélas ! L'Etat moderne qui tend à s'occuper de tout, ne connaît qu'eux, pour les flatter (ce sont des électeurs), pour les contrôler et les rançonner (ce sont des contribuables). "Un Etat normal laisse agir, sous son sceptre et sous son épée, la multitude des petites organisations spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant lui et qui ont des chances de lui survivre, véritable substance immortelle de la nation. Dans ces sphères distinctes, douées de privilèges aussi variés que leurs fonctions, se développera, non l'introuvable "Individu" [...] mais la faune et la flore humaines des individus différents, bien nourris de leur territoire, préservés par cet air de leur classe et de leur pays, et stimulés aussi par l'atmosphère des groupes facultatifs auxquels leur honneur, leur intérêt ou leur plaisir les a régulièrement agrégés [...] Ainsi le moindre de nos compatriotes est-il privilégié du destin. Riche ou pauvre, il est patricien puisqu'il participe à la qualité de Français et qu'il jouit ainsi des puissantes prérogatives et de l'immense patrimoine matériel et moral mis gratuitement à sa disposition par tout ce qu'ont fait ses aïeux".

 

 

L'Etat communiste fut la caricature de l'Etat moderne, totalitaire en son penchant : "Nos Russes ont voulu s'appliquer fermement à étatiser et à centraliser les foyers domestiques qui jusque-là, chez eux, comme ailleurs, formaient de petites républiques assez libres vivant par elles-mêmes, suivant la loi des morts, plus ou moins modifiée par la fantaisie des vivants. A ce système irrationnel, ils ont substitué des administrations, services et offices d'Etat [...] ils décrétèrent que l'enfant arraché aux parents le plus tôt possible serait donné aux crêches, garderies et jardins publics. Ce qui était le pis-aller d'autrefois devenait la règle nouvelle. L'enfant fut ensuite invité à se former lui-même par l'élection de ses maîtres et moniteurs." (En sommes-nous si loin ?)

Abordant la question ouvrière, Charles Maurras montre les ravages de l'égalitarisme niveleur qui dans le cadre de la révolution industrielle, fabriquait "un ouvrier sans attaches, véritable nomade égaré dans un désert d'hommes." Dès lors interroge Maurras, "quel que fût, à l'origine, son sentiment patriotique, ou son sentiment social, comment empêcher l'ouvrier de devenir agent et jouet des révolutions ?" L'ouvrier a un réflexe de défense normal : "C'est en se serrant à ses semblables, en leur promettant de les soutenir s'ils le soutenaient, qu'il s'est appliqué à changer sa faiblesse en force ; il s'est associé." Les erreurs et les lenteurs du législateur l'ont poussé à croire à la "solidarité de classe" qui ne "traduit pas la réalité, les mêmes classes pouvant avoir des intérêts très différents. Mais ce mode de groupement a figuré un réflexe de défense vital. Une certaine communauté était nécessaire à sa vie : ce n'était pas la classe, mais la classe a paru correspondre à cette nécessité." le conflit était inévitable, non parce que la lutte des classes était inscrite dans l'histoire comme le prétend Karl Marx, mais parce que "l'employeur, le législateur et l'ouvrier vivaient tous trois dans la même erreur politique : tous trois estimaient être, ou devoir être, une Liberté et une Egalité ambulante. Leurs droits se formulaient de manière identique. Naturellement chacun les entendait à sa façon. Si le plus faible dénonçait quelque énorme inégalité réelle, le plus fort répondait que l'égalité serait au contraire satisfaite et parfaite, quand chacun s'appliquerait à faire exactement ce à quoi il s'engageait. Jamais les termes d'une question, à ce point viciés, ne l'ont plus éloignée de tout espoir de solution."

Alors que l'intérêt bien compris de tous est dans l'association, et non la confrontation : "Etait-il difficile de comprendre la nécessité d'une association générale qui réunît tous les facteurs humains de la production ? Non certes pour nier telles puissantes divergences d'intérêt, traduites en querelles farouches ! Mais pour prendre, de haut, une vue nette et claire de convergences non moins fortes créées par l'immense intérêt commun,- l'objet de leur travail, - le principe de leur vie à tous ! [...] L'ouvrier du Fer croit avoir un intérêt absolu à imposer le plus haut salaire possible et le patron du Fer à le refouler aussi bas que possible, mais tous deux ont le même intérêt, et plus fort, bien plus fort, à ce que leur partie commune, le travail du Fer, subsiste et qu'il soit florissant."

Maurras cite le pape Léon XIII : "qu'il n'est pas d'homme si riche qui n'ait besoin d'un autre ; qu'il n'est pas d'homme si pauvre, qui ne puisse en quelque chose être utile à autrui."

 

 

Je vous invite, sans idées préconçues, à lire Charles Maurras, penseur stimulant. Pierre Gaxotte concluait ainsi sa préface à Mes idées politiques : "Dans la mesure même où ces pages s'élèvent au dessus d'un quotidien que les jeunes ont bien le droit de ne pas connaître, elles n'en sont que plus propres à nourrir leur réflexion sur le monde d'aujourd'hui, sur celui qui se fait, sur celui qu'ils feront."

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Samedi 18 novembre 2006

Spontanément, on assimile l'individualisme à un égoïsme. C'en est un. Mais cette définition est bien limitée. Elle renvoie à l'individu considéré isolément. L'individualisme est bien plus que cela. C'est une doctrine, et une doctrine destructrice de la société. En effet, ce qui fait société ce sont les personnes, foncièrement semblables par la raison, la faculté de communiquer, capables de distinguer le bien et le mal, le vrai du faux, et donc en mesure d'être soucieux du bien commun.

Le bien commun, voilà une notion tout à fait étrangère à l'individu. Lui se considère comme la réalité première fondatrice de toute valeur. En conséquence la société est formée, à ses yeux, par et pour lui.

Quand l'individu paraît et triomphe, la personne s'efface et se meurt, la société se délite. Pour les Anciens, l'individu ne se concevait pas en dehors du cadre de la cité : "Les individus ne sont que les parties intégrantes de la société [...] toutes inutiles si on les desassemble, pareils aux mains et aux pieds qui, une fois séparés du corps, n'en ont que le nom et l'apparence sans la réalité." (Aristote) Ce sont les Modernes qui inventèrent cette relation nouvelle entre des individus autonomes, passant contrat entre eux.

 

 

Et la première manifestation de l'individualisme, il faut sans doute la découvrir, bien avant Rousseau, dans le protestantisme, cette "insurrection de l'individu contre la race" selon Auguste Comte. La Réforme entendait supprimer les écrans entre l'homme et Dieu, et revenir à l'esprit du christianisme primitif. Mais ce qu'elle inventait surtout sans le savoir, c'était l'individualisme en matière de religion, non sans piquant puisque par ailleurs elle se faisait le défenseur de l'idée de prédestination, fort contraire à l'idée de liberté individuelle !

Le mouvement était lancé, si l'on peut dire les choses ainsi, et rien ne pourrait l'arrêter. Par la suite, le capitalisme allait consacrer le triomphe de l'individualisme en matière économique. La Révolution française annonçait la couleur avec le fameux décret Le Chapelier qui interdisait l'association des métiers et avisait les ouvriers que ceux qui voulaient défendre leurs "prétendus intérêts communs" seraient traduits devant les tribunaux !  Le Chapelier proclama à la tribune qu'il n'y avait plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général du gouvernement.

L'individualisme, depuis la Renaissance, n'a cessé de gagner tous les secteurs de la vie humaine et toutes les sociétés du monde.

"Séparez l'homme de sa famille, de sa nation, de son métier, dites-lui qu'il est roi, dites-lui qu'il est Dieu, et enivrez-le de l'idée de justice, vous verrez de quel coeur il comptera les torts qui lui sont faits et quelles pourront être ses indulgences pour les torts qui lui arrivera de faire à autrui ! [...] Celui qui se reconnaît tous les droits commence par imposer au monde entier tous les devoirs, sans oublier les sanctions qui correspondront à tout manquement." (Charles Maurras, Mes idées politiques)

L'individualisme n'est donc pas seulement cette fâcheuse tendance humaine qui fait déplorer que l'on ne s'intéresse pas assez, un été de canicule, à son vieux voisin mourant de déshydratation. C'est une vraie folie révolutionnaire. Et le propre de la Révolution, de l'Esprit révolutionnaire, n'est jamais de construire, il est de détruire. Il a aussi pour conséquence dramatique de provoquer, souvent, des contre-révolutions qui ne sont pas le contraire de la Révolution, mais des révolutions contraires, à leur tour, destructrices. Ce n'est pas le retour au juste équilibre entre la légitime liberté de la personne et la bienfaisante solidarité des hommes, après l'excès de l'individualisme bourgeois, que permettent les révolutions bolchévique et nationale-socialiste. C'est l'écrasement, pour le coup, de l'individu avec la personne. Des maladies de l'Esprit en chassent d'autres. Le totalitarisme n'est pas mort là-bas, comment peut-on nous le faire croire ? Il garde une actualité à Cuba, à Pyongyang, en Chine, mais ici, en Europe occidentale, l'individualisme, de plus en plus chimiquement pur, connaît ses derniers développements, absurdes, suites logiques, conséquences inéluctables de la folle prétention à se construire soi-même, hors de toutes références à une morale, à un héritage, au droit naturel, à la raison, à l'évidence scientifique même.

L'Etat moderne démocratique, par ailleurs manipulateur et interventionniste, prête attention à ces manifestations, quand il ne les encourage pas, de l'individualisme souverain, aujourd'hui paradant sous des masques communautaristes, souci contraire à tout bon sens, participant lui-même un peu plus à la destruction de la société qu'il devrait défendre.

Il épouse la thèse individualiste, il perd le sens du bien commun, lui qui devrait en être le garant. C'est qu'il ne voit plus que des électeurs, des "clients", toujours plus difficiles à séduire et qu'il faut flatter jusque et y compris dans leurs errements.

 

 

Avec le matérialisme (cf.article du 21.10.06), j'ai dénoncé dans Pourquoi j'ai décidé d'ouvrir un blog, l'individualisme comme les deux maux fondamentaux qui gangrènent nos sociétés. Est-il besoin de démontrer le lien entre eux ? Leur montée en puissance est une ascension de connivence. Le monde de l'individu c'est le monde de l'avoir. Le matérialisme ne s'intéresse qu'à cet animal économique.

Mais le paradoxe, c'est que cet individu se croit un esprit libre et plus libre aujourd'hui qu'il ne fût jamais. Mais cette licence, confondue avec la liberté, est une aliénation dont l'individu n'a pas connaissance. Il est donc mûr pour le doux esclavage de la société moderne. "L'esclave conscient de ses chaînes est à moitié libre." (D'un connaisseur, Lénine) L'individu moderne est pleinement asservi. A lui-même, à ses passions déréglées, à l'Etat moderne qui veille sur lui. Et il ne le sait pas.

Laissons la conclusion au génial Alexis de Tocqueville, visionnaire d'une lucidité stupéfiante : "Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun retiré à l'écart est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants, ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; il est à côté de ses concitoyens mais ne les voit pas ; il ne les touche et ne les sent point, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. Au-dessus de ceux -là s'élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si comme elle, il avait pour objet de  préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance."

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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Mercredi 29 novembre 2006

Nous nous sommes permis d'affirmer qu'il existait une Vérité suprême (voir l'article LA VERITE). Nous avons défendu la Raison (cf. mon article ainsi nommé), "comme guide dans notre investigation réfléchie et ordonnée de ce que l'on cherche à connaître". Nous avons peu parlé de la Foi.

Les voici toutes trois rassemblées ici pour apprécier leurs relations réciproques sous un angle précis, dans le cadre de cette question : La Foi et la Raison toutes deux mises au service de la recherche de la Vérité, sont-elles condamnées, par définition, à s'ignorer ou à se combattre ?

La réponse donnée par beaucoup est : oui. On s'en rend compte dans de nombreux discours de nos contemporains. A chacun son domaine : la Foi est religieuse, c'est une affaire strictement privée, particulière. La Raison est malmenée mais elle est sacralisée dans un domaine précis, la science, affaire publique, universelle. Les mêmes qui succombent à toutes les approches purement sentimentales, passionnelles, de moult questionnements qui nécessiteraient un traitement au moins par le bon sens, ne jurent pour le reste que par le rationalisme scientifique.

Sans atteindre le délire du scientisme, idéologie qui fait de la science la seule source de vérité, de sens et de valeur, c'est une position dans le droit fil du positivisme d'Auguste Comte. Celui-ci récuse toute métaphysique, rejette les prétentions de la religion à dire la vérité des choses. Il assigne à la science, au savoir en règle générale, de s'en tenir à l'établissement de lois avérées et stables. La démarche de Newton est exemplaire à ses yeux : Il a démontré la loi de la gravitation mais s'est bien gardé de se prononcer sur la nature de ce phénomène, ou sur son origine. Ce que refuse désormais A. Comte c'est que l'on réponde à la question : pourquoi ? C'est bien assez de répondre à la question : comment ? Cette modestie (apparente) imposée à la science est de bon aloi. Laissons précisement à la religion de répondre à la première interrogation. Auguste Comte fixe même des limites à l'ambition de connaître. Ainsi, dit-il, on ne saura jamais la composition chimique des étoiles pour la bonne et simple raison que jamais on n'y abordera.

Las ! Chassez le naturel de l'homme, il revient au galop...

A la fin de sa vie, voilà qu'il considère que l'humanité forme un ensemble organique, il l'appelle le Grand-Être. Il s'autoproclame Grand-Prêtre du positivisme. Bref, il établit une nouvelle religion, avec culte et rituel, sombrant, lui, esprit pourtant brillant, dans le grotesque.

 

 

Or aujourd'hui, on ne manque pas de rencontrer, à défaut d'adeptes de la religion positiviste, des personnes convaincues que les religions sont inutiles même souvent nuisibles et que la vérité est détenue par la science, par les sciences, qui, un jour, élucideront tout. Le pourquoi et le comment ? On peut le penser. Ou plus exactement que la réponse au : comment ? épuisera la nécessité de répondre à : pourquoi ?

Mais les mêmes ne prennent pas conscience du caractère dogmatique, idéologique (donc, selon leur point de vue, de même nature que les religions), de cette affirmation de foi : un jour la science nous donnera une explication de tous les phénomènes aujourd'hui encore mystérieux. (De même que la médecine guérira tout le monde de tout, de même que l'humanité n'aura un jour plus faim, etc.) Cette mystique de la raison scientifique ne s'appuie que sur le "prolongement des courbes", piège bien connu qui se referme régulièrement sur tant d'experts patentés. Le culte du progrès indéfini repose sur les progrès déjà réalisés dans le passé. Les apparences donnent quelque crédit à cette croyance. Mais, outre que la régression dans certains domaines est sous nos yeux, comment fonder, d'un point de vue scientifique, cette foi ?

Surtout cette soumission intellectuelle, ce scientisme, puisqu'il faut bien l'appeler, de nouveau, par son nom, exclut tout système de valeur qui ferait obstacle à ses recherches. Les savants fous, mêlés aux sages, sont aussi à l'oeuvre. Bénéficiant de l'apathie, sinon du consentement, du plus grand nombre qui s'en remet aux apôtres de cette grande manipulation. Il n'est donc pas un champ, scientifique, ou de vie humaine, qui échappe à la déraison grandissante.

On voit donc comment une pensée qui se veut rationnelle peut se dégrader en idéologie dès l'instant où elle s'aventure, avec ses propres présupposés, sur le terrain qu'elle prétend stérile, celui de la Foi, en devenant à son tour une foi au petit pied.

 

 

Les religions, singulièrement et exemplairement, la religion chrétienne, ne récusent pas toutes la Raison. Non seulement elles ne la récusent pas, mais elles lui reconnaissent toute sa place. Mais rien que sa place. Elle est grande. La place du comment et aussi du pourquoi, dans bien des matières. Jusques et y compris dans la sphère religieuse, dans le cas du christianisme. je ne peux que renvoyer là-dessus mes lecteurs au désormais célèbre discours du pape Benoit XVI (auquel je faisais allusion dans L'ISLAM (1)), dit de Ratisbonne prononcé le 12 septembre dernier.

Notez, justement, que pour le chrétien, la Raison elle-même peut conduire à la Foi. Comprendre pour croire. "La création est belle et Dieu n'a jamais demandé aux hommes d'être des moutons broutant l'herbe sans penser." (Chistian Godin, philosophe) Ni les opposer, ni les confondre : distinguer les deux domaines de la Foi et de la Raison, tout en les faisant collaborer, c'est possible.

Ainsi Thomas d'Aquin les réconcilie en énonçant cinq "preuves" réfléchies de l'existence de Dieu. Il faut bien raisonner pour les réfuter. Ne pas se contenter de les accuser d'être au service de la cause chrétienne.

Augustin fut, après une vie bien dissolue, intellectuellement convaincu de l'existence de Dieu et de ce qui en découlait. Mais il ne croyait pas encore. Si son esprit était conquis, il manquait à son âme de faire une rencontre, celle de Jésus-Christ. Jusqu'au jour où...

C'est pour cela que la Foi, considérée par l'Eglise, à juste titre, comme un don de Dieu, est irréductible à la Raison comme son fondement. Et combien d'hommes auront souffert et souffrent encore, de ne pas croire tout en se "doutant de quelque chose"...

Répondant au "questionnaire de Proust", Yann Moix, auteur du livre et du film, Podium, livre ceci, au premier abord surprenant, à la question "A quoi croyez-vous ? " : "Je crois à l'amour, à l'art et à la religion. Je ne crois pas en Dieu (souligné par moi), mais savoir, là, maintenant, pendant que je parle [...] que des gens croient en Dieu, ça me fait du bien. Et ça me rassure".

 

 

Que les rationalistes se rassurent eux aussi : ils peuvent toujours prétendre que la Foi est une illusion du coeur. C'est une thèse tout à fait crédible. "Où est-il leur Dieu ? On ne l'a jamais vu !"

Mais que les rationalistes s'inquiètent, pareillement : on ne saurait opposer la vérité de la Raison à la vérité de la Foi et les faire, en même temps, cohabiter. S'il y a une vérité suprême (et je ne vois pas comment on peut rejeter cette... vérité, cf. mon article sur le sujet), vérité de la Raison et vérité de la Foi sont, soit, en dépit des apparences, non seulement non contradictoires, mais convergentes par des voies différentes vers la "démonstration" de la même nécessité de Dieu, soit la seconde est un leurre, collectif ou individuel, mais sans qu'il soit garanti que la première puisse jamais apporter la preuve irréfutable de sa seule pertinence et de ce que le ciel est vide.

L'homme, kierkegaardien ou pas, n'a pas fini de s'angoisser. 

Par François-Xavier Gaëtan Gelin
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POURQUOI J'AI DECIDE D'OUVRIR UN BLOG

Ce qui est frappant, c'est le phénomène de l'Eternel Retour. L'Eternel Retour des mêmes pensées, fausses ou vraies. Si je prends la parole c'est parce que le pire est de retour. Nous avons Raison perdu. Il est nécessaire de redevenir grec et de travailler à distinguer avec Platon la Vérité de l'opinion. L'honneur commande, pour le moins, de ne plus subir, silencieusement, les outrages faits à l'Intelligence. Ce que je me propose c'est d'exposer une réflexion qui s'inscrit dans la recherche de la Vérité guidée par la Raison.

("Déclaration d'intention" complète ci-dessous en date du 20.09.06)

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