LE PIRE EST AVENIR
J'ai lu récemment Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley. J'écris bien : "lu" et non pas "relu", sans honte (On ne compte plus le nombre de personnes qui, n'ayant jamais ouvert un livre d' A la recherche du temps perdu se sentent obligées de vous dire qu'elles sont en train de "relire Proust").
Ce livre donc, est fascinant. Prémonitoire. Visionnaire. Il date de 1931 et imagine un monde en l'an 632 d'une nouvelle ère commencée, on le subodore, à la fin du XXe siècle. C'était bien trop tardif ! Le meilleur des mondes commence déjà à prendre forme, sous nos yeux, tout au moins en "Occident" : sexualité sans frein, déconnectée de la nuptialité, fécondation in vitro, manipulations génétiques, destruction de la cellule familiale, recherche du consensus mou, manipulations habiles des opinions publiques formatées afin qu'elles partagent la même idéologie, degré zéro de la pensée, recherche d'un bonheur artificiel, langage codé et surveillé, chosification de l'homme. La seule chose qui soit vraiment prématurée c'est de pouvoir parcourir, dans une fusée privée, la distance Londres-Nouvelle-Orléans en six heures et demie !
Dans une très intéressante préface, datant de 1946, à l'occasion d'une ré-édition de son livre, Aldous Huxley s'interroge sur son contenu, 15 ans après l'avoir écrit : "A tout bien considérer, il semble que l'Utopie soit beaucoup plus proche de nous que quiconque ne l'eût pu imaginer, il y a seulement quinze ans. A cette époque je l'avais lancée à six cents ans dans l'avenir. Aujourd'hui, il semble pratiquement possible que cette horreur puisse s'être abattue sur nous dans le délai d'un siècle. Du moins, si nous nous abstenons, d'ici là, de nous faire sauter en miettes. En vérité, à moins que nous ne nous décidions à décentraliser et à utiliser la science appliquée, non pas comme une fin en vue de laquelle les êtres humains doivent être réduits à l'état de moyens, mais bien comme le moyen de produire une race d'individus libres, nous n'avons le choix qu'entre deux solutions : ou bien un certain nombre de totalitarismes nationaux, militarisés, ayant comme racine la terreur de la bombe atomique, (...) ou bien un seul totalitarisme supra-national, suscité par le chaos social résultant du progrès technologique rapide en général et de la révolution atomique en particulier, et se développant, sous le besoin du rendement et de la stabilité, pour prendre la forme de la tyrannie-providence de l'Utopie". A. Huxley fait remarquer que le gouvernement "au moyen de triques et de pelotons d'exécution, de famines artificielles, d'emprisonnements et de déportations en masse", est inefficace et que "dans une ère de technologie avancée, l'inefficacité est le péché contre le Saint-Esprit". Le nec plus ultra, pour les dirigeants, c'est d'avoir "la haute main sur une population d'esclaves qu'il serait inutile de contraindre, parce qu'ils auraient l'amour de leur servitude". Et à cet égard "les plus grands triomphes, en matière de propagande, ont été accomplis, non pas en faisant quelque chose, mais en s'abstenant de faire. Grande est la vérité, mais plus grand encore, du point de vue pratique, est le silence au sujet de la vérité".
Nous y sommes presque. Chapeau M. Huxley !