LE MATERIALISME
Il est bien des manières d'aborder la question du matérialisme. Pour les philosophes, c'est une théorie selon laquelle la matière est soit la seule réalité existante, soit la réalité fondamentale à partir de laquelle s'explique la vie spirituelle, soit, plus rarement, une réalité indépendante de l'esprit, régie par des lois propres et autonomes.
Ce que l'on vise ici, ce que j'ai dénoncé comme un "mal fondamental" dans ma déclaration préliminaire ("Pourquoi j'ai décidé d'ouvrir mon blog"), c'est le matérialisme ordinaire, celui de Monsieur Tout le monde, peu ou pas philosophe. Non qu'il n'y ait pas de lien entre ceux qui ont "pensé" le matérialisme et ceux qui le vivent, dans ses conséquences pratiques, humaines.
Le matérialisme qui, longtemps, n'eut pas bonne presse, devint une valeur positive à partir du XVIIIe siècle. Ce n'est pas le fruit du hasard. La philosophie des Lumières, les "maîtres du soupçon" (Nietzsche, Marx et Freud, ainsi nommés par Paul Ricoeur) qui vont suivre, vont faire triompher les thèses matérialistes. Non sans conséquences sur le comportement des peuples et des personnes.
Force est de constater, nous le disions à propos de la Vérité, que si la matière est LA réalité, c'est que l'on doit se passer de Dieu, que l'espérance est purement terrestre. Dès lors l'attachement aux biens matériels, et la recherche de leur obtention, au sens large (richesse, réussite, bonne santé, etc.), devient un "impératif catégorique", le seul véritable. Et comme cette quête est souvent douloureuse, parfois vaine, elle épuise, elle désespère.
Entendons-nous bien : de tous temps, les hommes, même croyants, ont travaillé à améliorer leurs conditions de vie (et Dieu, d'après nos informations, les y a encouragés ! leur confiant les richesses de la Terre à faire fructifier). Mais ils prenaient, majoritairement, la mesure des limites de cette ambition. Ils la subordonnaient à de plus larges idéaux. De même, de nos jours, il existe encore, en ce sens, des hommes et des femmes d'"ancien régime". Est-il farfelu d'affirmer qu'ils sont minoritaires ? A l'inverse, le matérialisme ne guide-t-il pas, insidieusement, comme à leur insu, ceux qui, pourtant, accordent une place aux forces de l'Esprit ?
Il faut donc aller plus loin dans la définition de ce matérialisme, ni scientifique, ni mécanique, ni dialectique, ni historique, vécu, tout simplement.
Ce que j'appellerais, bien volontiers, le "matérialisme réel", est plus qu'une attitude, moins qu'une doctrine, pas uniquement caractérisé, en dépit de l'ampleur actuelle du phénomène, par un attachement viscéral aux "biens matériels" comme évoqués ci-dessus. Cette affection n'est qu'une modalité, pas la plus détestable tant elle est humaine, la manifestation la plus immédiatement visible, observable, de ce matérialisme. Le mal est plus profond. Le matérialisme réel, concret, "celui des gens", est une aliénation ontologique. Le point de rupture, ce ne sont pas tant Diderot, Comte, Marx, Freud ou Sartre qui le déterminent, même s'ils l'accompagnent et l'illustrent : c'est la civilisation dite "moderne".
Comment la caractériser dans son essence ?
Le plus évident dès l'abord, c'est qu'elle provoque, par comparaison avec les civilisations du passé, une redoutable accélération de l'Histoire. Son moment fondateur, c'est sans doute la révolution industrielle. Celle-ci broya la classe ouvrière, la réduisant en un nouvel esclavage bien plus déshumanisant que l'esclavage antique quand l'esclave connaissait encore son maître dont il recevait, aussi, assistance et protection.
Par la suite ce sont toutes les catégories sociales, à l'exception des plus oisives, qui vont être happées dans l'engrenage sans fin de la recherche du rendement. La fameuse croissance est devenue un absolu. On surveille son taux, sacré, partout sur la planète. Elle conditionne le sort matériel d'une humanité, ce "plus haut produit de la matière", selon Marx, condamnée à une course poursuite au service du développement et destinée à y souscrire sans terme. De ce point de vue, on peut rejoindre Herbert Marcuse qui plaignait "l'homme unidimensionnel". Il dénonçait les sociétés capitalistes : il visait bien trop court. Ce sont toutes les sociétés, capitalistes et socialistes, qui participent de la même logique. Le "principe de rendement" est "celui d'une société orientée vers le gain et la concurrence dans un processus d'expansion constante". Et le mouvement s'accélère encore avec la mondialisation. "Qu'il s'intitule capitaliste ou socialiste, ce monde s'est fondé sur une certaine conception de l'homme, commune aux économistes anglais du XVIIIe siècle, comme à Marx ou à Lénine [...] Le système l'a [l'homme] défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l'esclave mais l'objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s'en affranchir, puisqu'il ne connaît d'autre mobile certain que l'intérêt, le profit." (Georges Bernanos, La France contre les robots)
Dans cette fuite en avant, il n'y a pas de place pour la pensée, qui suppose un recul, une pause, une distanciation. Le matérialisme réel est un complot contre la pensée. Pire, ce qui est en jeu, c'est la vie intérieure même de l'Etre. Georges Bernanos, toujours, l'a excellement dit, accusant la civilisation moderne d'être "une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure".
Cette aliénation est moins brutale, moins grossièrement infligée, qu'aux enfants dans les mines du XIXe siècle. L'homme moderne est décérébré si suavement qu'il n'est pas rare de croiser des créatures, charmantes au demeurant, mais que n'effleure plus la moindre idée de ce que pourrait être un "ailleurs" ou un "autrement".
Céline s'écriait à la fin de sa vie : "L'homme moderne est lourd ! très lourd ! ". En effet, il pèse désormais tout son poids de matière brute. Le matérialisme réel assimile l'homme, tout l'homme -corps, esprit et âme- à de la matière, stade ultime de sa réduction à l'état de chose et porte ouverte à toutes les manipulations physiques et mentales. Georges Bernanos, encore, en 1945 : "Rivé à lui-même par l'égoïsme, l'individu n'apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres ; on ne saurait prétendre l'employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent. Ainsi, le progrès n'est plus dans l'homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain" (La France contre les robots).
Georges Bernanos, si vous saviez...