CETTE OUVERTURE EST UNE COUVERTURE

Publié le par François-Xavier Gaëtan Gelin

Ce qu'il est convenu d'appeler l'"ouverture", voulue par Nicolas Sarkozy, ne manque pas d'étonner beaucoup et de scandaliser certains. C'est que, fondamentalement, cette attitude, dans le régime démocratique partisan, est absurde. Elle n'est pas fondée, en raison. Les électeurs ayant tranché entre deux candidats, porteur chacun d'un projet, il est logique que le vainqueur applique son programme avec celles et ceux qui l'ont soutenu. Que l'on regrette qu'il en soit ainsi est une chose. Mais alors il faut être cohérent, et regretter, aussi, de vivre sous un régime politique qui organise l'affrontement, au final, de deux camps (on mesure régulièrement la difficulté qu'a toujours une troisième voie à se rendre crédible).
C'est en vain que Laurent Wauquiez, porte-parole du gouvernement, tente de justifier l'ouverture par des arguments "objectifs" et afin de rassurer les électeurs de droite dans un hebdomadaire surtout lu par ces derniers (Valeurs Actuelles du 20 juillet). "Seuls les gouvernements faibles, peu sûrs de leurs bases, car peu sûrs d'eux-mêmes, se replient sur leur camp", y affirme-t-il ; mais l'on peut retourner la proposition et avec plus de crédibilité ! "Si des personnalités de gauche acceptent (...) d'entendre nos arguments, de quel droit leur fermerions-nous la porte ?" Certes, mais frappent-ils à la porte ces hommes de gauche, ou est-ce le président de la République qui l'ouvre pour les faire entrer ?


Il se pourrait que, parfois, des hommes politiques vivent mal cette situation d'affrontement. J'ai déjà eu l'occasion dans des chroniques passées de mettre l'accent sur le côté véritablement pathétique de ce besoin qu'a le fraîchement élu, de se présenter comme le "président de tous les Français". Au demeurant c'est un souci louable, touchant... mais cruellement dénigré par la logique interne du système politique qui est le nôtre. Comme l'écrit Favilla dans Les Echos du 31 juillet, pour réussir, la stratégie de Nicolas Sarkozy "doit être graduelle et durable". "Graduelle, elle l'est assurément", ajoute-t-il, durable, c'est moins sûr avec "la fin inéluctable de l'état de grâce".
Cette difficulté, plutôt de droite, à assumer ses victoires, se traduit par le besoin de séduire "ceux d'en face" par des mesures de nature à les distraire de leur devoir d'opposition. Non sans naïveté romantique comme chez Valéry Giscard d'Estaing en 1974.
Avec François Mitterrand en 1988, ce risque était inexistant. L'opération de débauchage de quelques personnages centristes qu'il mena, en vue de mieux s'assurer une réélection qui n'était pas évidente quelques mois plus tôt, devait tout au calcul politicien et rien à l'élan fraternel.


Dans cette affaire, je ne soupçonnerai Nicolas Sarkozy ni de candeur ni de cynisme.
Certes il y a incontestablement dans le comportement de cet homme pressé, volontaire, hyperactif, et souvent transparent, des traces de l'une et de l'autre. Mais je crois que ce serait lui faire injure, tout simplement se tromper dans l'analyse des faits, ce qui est pire, que de penser, en particulier, qu'il n'a recruté Bernard Kouchner que pour embêter et affaiblir le Parti Socialiste. Que ceci soit à ses yeux une heureuse conséquence de cela, n'est sans doute pas faux mais il ne faut pas prendre un effet pour une cause.
On peut remarquer que Nicolas Sarkozy n'a, à la fois, ni pris son camp "en traître", ni le camp d'en face en otage, avant son élection.
C'est ainsi que le 14 janvier dernier, Porte de Versailles, il demandait, drôlement, à ses amis "de (le) laisser libre d'aller vers les autres, vers celui qui n'a jamais été mon ami, qui n'a jamais appartenu à notre camp" [cf. QUAND LA GIROUETTE S'EPUISERA (2) et aussi (3)]. Un de ses conseillers clamait peu de temps après qu'il  était "tout à fait prêt à aller chercher à gauche des personnes de qualité pour gouverner". [cf. QUAND LA GIROUETTE S'EPUISERA (4)] On ne saurait être plus clair.
Mais dans le même temps, si l'on met entre parenthèses le ralliement spectaculaire et public, mais lié à des conditions très spécifiques, d'Eric Besson, on notera que Nicolas Sarkozy se fit discret sur les contacts qu'il n'avait pas manqué de prendre, évidemment, et on ne peut l'accuser d'avoir voulu destabiliser par ce biais son adversaire avant le 6 mai, que soutenaient toujours, au moins officiellement, les Kouchner, Jouyet et autres Lang, qui n'avaient pas, à l'occasion, de mots assez durs pour dénoncer le "dangereux" monsieur Sarkozy.
Les participations au gouvernement, les consentements à une certaine collaboration (oh ! le vilain mot), n'en sont que plus remarquables (bravo l'artiste !) et ont provoqué, à juste titre, l'agacement durable de nombreux UMP pris à rebrousse-poil. Ces baisers qui tuent l'opposition sont donnés même pour des nominations moins connues du grand public, mais qui traduisent donc, plus sûrement encore, la "gratuité" de la démarche présidentielle. C'est ainsi que le chef de l'Etat a porté à la tête de l'Ecole Nationale d'Administration, un énarque, (quand même !), un certain Bernard Boucault. Vous le connaissiez ? Pas moi. Et qu'a fait de significatif ce garçon ? Il a dirigé le cabinet du ministre de l'Intérieur PS Daniel Vaillant entre 2000 et 2002. Il remplacera monsieur "Antoine Durrleman, nommé en 2002 par... Jacques Chirac" (Les Echos du 2 août) . On comprend que d'aucuns trouvent que cela fait Boucault trop.


Je crois pour ma part que tout cela relève d'une autre explication que purement politique : psychologique.
Nicolas Sarkozy a un gros besoin d'être aimé, apprécié, de conquérir ; ce qui n'est pas incompatible avec une certaine brutalité d'ailleurs, car les personnes de cette sensibilité supportant mal de ne pas être appréciées par tous, toujours et encore, préfèrent "tuer" le contradicteur plutôt que de se remettre en cause, ou tout simplement d'accepter de ne pas être le soleil autour duquel les autres, tous les autres, devraient bien vouloir tourner, fascinés. Leurs moments de méchanceté sont une vengeance contre leur non-reconnaissance amoureuse par autrui.
"Il y a chez lui un tel désir de plaire", disent ses compagnons comme ses ennemis, si j'en crois L'Express (du 23.11.06), et je veux bien le croire !
Nicolas Sarkozy a besoin, à un point très élevé, d'être entouré de chaleur humaine. Cette ouverture est une couverture.
Cet homme a souffert dans sa vie, il ne s'en cache pas. Il a une revanche à prendre, un destin à forcer. Même si l'on n'est pas tenté, spontanément, de plaindre un natif de Neuilly, il était semble-t-il "petit blanc" là-bas dans sa jeunesse, et, ne le perdons pas de vue, familialement français de "fraîche date". Tout cela ne le rend que plus humain, plus sympathique, et c'est sans doute, au-delà d'un programme fourre-tout, ce qui a séduit une majorité de Français qui semble encore sous le charme.
C'est aussi sous cet éclairage qu'il faut apprécier les raisons pour lesquelles je l'ai qualifié de "girouette". C'est une girouette à la fois ambitieuse, très ambitieuse, et sincère, très sincère. Ce qui rend inéluctables beaucoup de contorsions.


Toutefois le mariage de la carpe et du lapin s'est toujours révélé stérile.
"J'ai changé", a affirmé Nicolas Sarkozy à plusieurs reprises avant son élection. Il n'a pas fini de changer, de tourner sur son axe, et probablement, in fine, se brisera-t-il, épuisé.
Entre-temps, je fais le pari qu'il aura perdu une bonne partie de ses nouveaux "amis", plus vite que l'on peut le subodorer aujourd'hui, tandis que lui, selon toute probabilité, ne le pense pas un seul instant, trop sûr d'être devenu l'aimant puissant et irrésistible de la vie politique française.
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A
Et ça tourne au ridicule quand il se déclare "ému", du fin fond des Etats-Unis, à la suite de la chute d'un manège à la Fête des Loges. Comme s'il appartenait à un président de la République d'intervenir sur un tel sujet !Mais non, Nicolas Sarkozy est proche des gens, il les aime tellement ! Il fallait qu'il en parle, qu'il laisse son émotion prendre le dessus... Et tant pis si la survie de l'humanité passe après !
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