UN ALBUM RACISTE ET XENOPHOBE, VRAIMENT ? (2 sur 3)
Un étudiant congolais a déposé une plainte pour "racisme et xénophobie", le 27 juillet dernier à Bruxelles, contre l'album "Tintin au Congo". Le premier août, sans tarder, un juge d'instruction a été nommé pour étudier cette requête.
Que cette bande dessinée, datée de 1930-1931, soit marquée par le contexte historique de l'époque, pendant laquelle le colonialisme triomphe avec une certaine fierté, satisfait de lui-même, de l'oeuvre accomplie, est incontestable. Mais la volonté civilisatrice qu'accompagne son épanouissement n'a rien de raciste, elle serait plutôt altruiste. Que cette volonté traduise aussi le sentiment répandu en Europe que la civilisation de ce continent-là est la plus développée sur la terre et qu'elle a quelque chose à apporter au monde noir, en particulier, est également indéniable. Est-il d'ailleurs tout à fait faux que la Belgique soit en ces temps déjà bien lointains, mais aussi aujourd'hui encore, un pays plus évolué, à bien des égards, que le Congo ?
Le plaignant dénonce, entre autres, le fait que les personnages africains parlent un mauvais français. Au fin fond de la brousse, est-ce bien étonnant ? Si une bretonne bretonnante au coeur de la Bretagne, au début du siècle dernier, s'exprimait en un français patoisant, sous la plume d'un quelconque auteur, qui y verrait malice plutôt que vérité ?
Au demeurant, en page 1, le noir, éduqué évidemment, qui introduit Tintin en partance, dans sa couchette sur le bateau , s'adresse ainsi à lui : "Voici votre cabine, Missié". Le "Missié" peut s'expliquer par l'accent et l'on remarquera qu'il ne lui annonce pas : "Li cab'in di Missié".
"Tintin au Congo" compte 62 planches de dessins. Les Africains n'apparaissent que dans 28 pages (et parfois très brièvement, une image muette). Le personnage odieux, le méchant de l'album, surgi dès la planche n°5, est un blanc, un passager clandestin sur le bateau voguant vers l'Afrique, mal rasé, à la mine patibulaire.
Celui-ci précipite Milou dans la mer. Un marin, qui maîtrise moins bien la langue de Tintin, il est vrai, se porte au secours du petit chien (en lui envoyant une bouée). Il met en garde Tintin qui plonge dans l'océan, contre les requins. C'est tout de même bien aimable à lui.
Tintin est gentiment accueilli par une foule sympathique à son arrivée. C'est un reporter déjà célèbre. Mais l'homme qui, caché, assiste à ce triomphe et annonce : " Patience, mon ami ! Rira bien qui rira le dernier ! ..." est ce sale blanc repéré plus haut.
Parti à l'aventure, en voiture, Tintin est accompagné d'un boy, soit, c'est d'époque, Coco, un gentil petit garçon avec lequel il va développer une relation amicale. Et qui vole la voiture de notre héros, après avoir battu son gardien ? Toujours ce blanc indélicat.
La voiture entre en collision avec un train ; contre toute attente, c'est le train qui déraille et se couche sur le côté. C'est drôle sans plus, mais je peux constater que la locomotive roule sur une bien mauvaise voie. Puisqu'il s'agit de toute évidence d'un apport de la puissance coloniale qui gère le Congo, je ne félicite pas les Belges pour la qualité du réseau ferré qu'ils ont installé dans ce pays lointain.
Certes, plusieurs passagers sont ridiculement habillés, à l'européenne, et Tintin doit insister pour qu'ils se mettent tous au travail pour redresser les wagons alors que seul Milou s'y attèle en maugréant : "Alors, tas de paresseux, à l'ouvrage ! ", ce que reproche vivement à Hergé, notre étudiant scandalisé. Ce sont des noirs à qui l'on fait cette remarque et cela déclenche du coup une réaction pavlovienne. C'eut été des Corses, imagine-t-on un Bastiais, même susceptible, déposer plainte ?
Pourtant Tintin tire d'affaire les voyageurs en remorquant le train avec sa voiture. Remarquons qu'il devient le chauffeur d'Africains qui lui en sont reconnaissants. Ils le présentent au roi de leur tribu, que Tintin salue très respectueusement en se découvrant : "Salut à toi puissant roi des Babaoro'm". Babaoro'm, soit ! mais ce n'est pas bien méchant. Lequel roi lui répond : "Salut à toi, noble étranger". Le dialogue Nord-Sud est ouvert. Et ce souverain précise que Tintin est un "bon blanc". Il y en a donc de mauvais. Effectivement, on en connaît au moins un depuis le début de cette histoire et l'on a croisé aussi des journalistes, américain, anglais, portuguais qui ont rivalisé pour acheter le reportage de Tintin non sans une insistance un peu lourde, comptant visiblement sur la cupidité de ce jeune homme, blanc comme eux.
Nous en sommes à la page 21. Nous n'avons encore croisé aucun Africain qui soit détestable. Parfois naïfs, ravis, un peu ridicules, oui. Mais aussi parce qu'ils sont amenés à "singer" l'Européen. A qui la faute ? On n'ouvrira pas ici un débat sur le colonialisme. On fera simplement remarquer que le "choc des civilisations", dans sa version "douce", produit des résultats paradoxaux et souvent comiques. Tintin est fort, plus fort et plus courageux que les noirs face au lion, mais c'est Tintin. Tintin ne se défait-il pas toujours de l'ennemi ? Au Congo, comme en Amérique, comme partout ailleurs.
Tintin est victime d'un complot. Le sorcier du village, jaloux de son influence est dans le coup. Mais qui a inspiré ce montage ? Qui a corrompu ce malheureux ? Notre méchant blanc, toujours le même ! , qui travaille à dresser une tribu contre une autre. Encore lui qui n'hésite pas à revêtir un habit de père blanc pour tromper et tenter d'assassiner le maître de Milou.
Quand Tintin se croit poursuivi par une bande de Pygmées et leur fait face, après avoir eu honte de lui et de sa lâcheté (planche n°49), il s'aperçoit qu'ils ne lui veulent aucun mal.
Le méchant blanc est au service d'un autre méchant blanc, lequel obéit aux instructions d'Al Capone, lui-même, "le roi des bandits de Chicago", précise Hergé. Son agent local comptait bien "semer la terreur" parmi la population locale afin de mieux organiser le trafic du diamant et donc piller le Congo. Tintin déjoue leurs plans et ce sont des soldats congolais qui neutralisent tout le gang.
Dites-moi, franchement , chers lecteurs à la peau pâle, ne devrions-nous pas déposer plainte contre"Tintin au Congo" pour racisme anti-blanc ?
A suivre :
Tintin en Imbécilitie