LA VERITE
La Vérité... oser écrire ces mots, oser les prononcer, c'est s'attirer le courroux du relativisme.
- Comment ! Vous y revenez encore au XXIe siècle ? N'avons-nous pas assez souffert de tous ceux qui prétendaient la détenir, LA Vérité, avec un V majuscule qui écrase l'Homme ! N'avons-nous pas assez subi le joug pesant des religions, des idéologies, des sectes en tous genres ! Ne nous parlez plus jamais de la Vérité !
Calmons-nous. Refuser le mot et ce qu'il signifie n'empêche pas la Vérité d'exister.
Oui, osons l'écrire : penser, c'est rechercher la Vérité. En toutes choses. Et la Vérité existe, presque, en toutes choses. La Vérité peut s'entendre de deux manières : la Vérité suprême, métaphysique, celle qui permet de répondre à la question fondamentale, qui sommes-nous ? Ou la Vérité comme expression générique de toutes les vérités particulières.
Nous vivons dans le monde sans plus y prêter attention. C'est une donnée qui n'est pas l'objet, pour la plupart d'entre nous, d'une réflexion profonde. Nous ne nous étonnons plus de l'existence de la Terre, de la vie sur cette planète, la seule jusqu'à preuve du contraire, de l'immensité de l'univers, absorbés que nous sommes par nos affaires. Et cependant... Si tout cela n'était pas, qu'y aurait-il à la place ? Quel mystère ! Comment expliquer que cela soit plutôt que cela ne soit pas ?
On ne peut échapper à ces deux hypothèses : ou bien le monde a été conçu par un Esprit tout puissant et, par définition, éternel (sinon qui l'aurait créé ?), ou bien le monde s'est conçu lui-même en quelque sorte, par la transformation de la matière. Et la matière est alors éternelle (sinon qui l'aurait créée ?). Il n'y a pas d'autre possibilité et ces deux là sont antinomiques. C'est l'une ou c'est l'autre. Qui ne comprend que la Vérité est l'une ou l'autre des hypothèses ?
La Vérité existe indépendamment de celui qui la cherche comme de celui qui ne la cherche pas. La difficulté qu'a l'homme de la connaître ne fait rien à l'affaire. Et si Dieu existe, ou bien il a parlé aux hommes, ou bien il ne leur a rien dit. Il ne peut à la fois, principe de logique élémentaire, leur avoir parlé et s'être tu. S'il s'est manifesté auprès des hommes, les questions posées sont nombreuses : Quand ? Par l'intermédiaire de qui ? A-t-il envoyé son fils unique en la personne de Jésus -Christ ou seulement son dernier prophète en celle de Mahomet ?
Le relativisme peut s'époumoner, il ne peut rien contre ces évidences. D'ailleurs n'est-ce pas souvent les mêmes qui s'en vont proclamant qu'il n'y a pas de Vérité qui nous affirment en même temps que la science finira par tout expliquer ? Sur- presque- toutes choses, il y a une vérité.
Bien sûr, si nous sommes attablés en train de manger des prunes et que le débat porte sur leur qualité, cela se discute. Certains les trouveront un peu fades, d'autres sucrées à leur goût, d'autres encore fermes ou un peu farineuses. Y-a-t-il une vérité sur la qualité de ces prunes ? Sans doute pas. Mais quel est l'enjeu ? Bien faible ! Et "des goûts et des couleurs" n'est-ce pas...
Et pourtant... même dans ce cas là, c'est à examiner de près. Prenez l'exemple du film et de sa musique, tous deux triomphants, des choristes. L'opinion générale est favorable à ces mélodies ; elles flattent l'oreille. Parlez-en à une personne compétente en matière de composition musicale : elle vous expliquera que les musiques des choristes sont très mal composées, qu'elles comportent des fautes, l'équivalent de fautes de syntaxe ou d'orthographe pour la langue écrite. La vérité sur cette musique est qu'elle n'est pas très bonne. Elle plaît, c'est différent. En matière de peinture, comment distinguer toujours la vraie, celle qui traduit le génie, le talent, le savoir-faire, de la fausse, sans connaissances ? Il y a bien longtemps, sortant d'un concert où Mozart avait été joué d'une manière "moderne", un garçon s'exclama : "Ah ! Eh bien Mozart, comme cela, je le comprends et je l'aime !". Le grand critique Bernard Gavoty lui répliqua, en substance : "Non jeune homme, vous ne comprenez et vous n'aimez toujours pas Mozart car ce que vous venez d'entendre ce n'est pas du Mozart" -"Mais cela me plaît ! - " "Cela vous plaît peut-être, mais c'est une erreur, une monstrueuse erreur !"
Dans une- brillante- pièce de théâtre, chacun sa vérité, Pirandello met en scène des citoyens trop curieux, intrigués par leurs nouveaux voisins, Madame Frola et son gendre Monsieur Ponsa. Mme Frola prétend que son gendre a perdu la raison, et le gendre affirme que sa belle-mère est folle. Malgré toutes leurs tentatives pour connaître la vérité, les commères et les indiscrets en seront pour leurs frais. On ne saura pas ce qu'il en est. Bel exercice de style théâtral ? Oui. Leçon de vie ? Sans aucun doute (la curiosité est un vilain défaut). Révélation qu'il est bien difficile, parfois, de connaître l'Autre ? On n'en disconviendra pas. Preuve philosophique qu'il n'y a pas de vérité dans cette affaire ni dans aucune autre du même genre ? Halte- là ! Ou Mme Frola est folle ou son gendre est fou. Ou ils sont fous tous les deux, ou ils ne sont fous ni l'un ni l'autre et jouent une comédie (je vous laisse rechercher d'autres combinaisons s'il en existe et si cela vous amuse). Quoi qu'il en soit, même s'il est impossible de la découvrir, il existe, objectivement, au-delà des apparences, une vérité de la situation.
Ne confondons pas "à chacun sa vérité", affirmation trompeuse qui insulte la Vérité, avec "à chacun son opinion", réalité certaine, qui se contente de l'ignorer. C'est pourtant cette confusion qui se répand partout et sur tous sujets. Il n'y a qu'une Vérité, parfois difficile, voire impossible, à découvrir, car le "profond aime à se cacher" (Nietzsche), mais une multitude d'opinions, parmi lesquelles, peut-être, la bonne : celle qui correspond à la vérité.
"La bêtise, c'est de conclure", affirma André Gide. Gide avait peut-être de bonnes raisons personnelles pour ne jamais conclure. Il y a un confort et une sécurité à vivre dans le doute permanent sur tout, cela permet souvent de poursuivre, sans trop de scrupules, ses petits trafics en tous genres. Mais c'est le type même de formule qui viole la réalité. Il est probable que la bêtise ce soit d'écrire que "la bêtise, c'est de conclure". Est-il bête de conclure que la Terre est ronde au vu des éléments en notre possession pour étayer cette thèse ? Encore que remarquez qu'il existe aux Etats-Unis une association des partisans de la Terre plate. Ils prétendent que les photos ramenées de l'espace sont truquées pour conforter la version officielle ! A ce stade ce n'est plus une opinion. C'est de la crétinerie flambloyante.
Il serait plus prudent, pour sauver l'intuition de l'auteur des Nourritures terrestres, d'écrire : "La bêtise, c'est de conclure trop vite, sans raisonnement rigoureux".
Dans la recherche de la Vérité, il y a deux préalables qui se tiennent la main : l'honnêteté intellectuelle, le respect des faits. Les faits sont "têtus", certes, mais s'ils ne sont pas respectés, au début du raisonnement, on court à la catastrophe avant longtemps. Il faut déjà partir des vérités de fait pour accéder aux vérités de raison. Que font nos faiseurs d'opinion ? Ils masquent, ils défigurent, ils occultent les faits et ils en tirent les conclusions auxquelles ils entendent vous amener. Le drame c'est que l'honnête homme, accablé d'informations, peine à distinguer, sans recherches qui prennent du temps, le vrai du faux. Les faiseurs d'opinions comptent bien là-dessus. Eux font métier de tripatouiller l'information tous les jours. On ne peut faire l'économie d'un courageux travail de recherche par soi-même, en croisant les sources, lorsque l'on a l'amour de la Vérité.
Car la Vérité mérite d'être aimée, recherchée, connue et partagée. In fine, c'est le gage d'une possible vie en société d'êtres humains bien différents les uns des autres, mais unis par quelques vérités qui les font vivre ensemble.
C'est si vrai d'ailleurs, que, quoi qu'en dise le relativisme, à défaut d'être fondée sur la Vérité, la société finit par l'être sur le mensonge, sur des mensonges entretenus par les moyens subtils de la propagande. Il y a des mensonges officiels et imposés, dont le moins notable des dogmes n'est pas, précisément, cette affirmation selon laquelle il n'y a pas de Vérité !