LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE
Ces idéaux révolutionnaires ne manquent pas de gueule. Tout un programme. Un programme devenu électoral, jamais réalisé.
Ces trois mots dont les premières lettres majuscules ne passent aucune porte, paradent aux frontons des mairies, banalisés.
Quel sens leur donner ? Quelle signification ont-ils pour chaque citoyen de la République ? Leur drame est l'étendue des champs sémantiques qu'ils couvrent. Qui définira, pour tous, ce que sont la Liberté, l'Egalité, la Fraternité ?
Surtout, leur juxtaposition, comme les volets complémentaires d'un même triptyque, pose de redoutables problèmes de compatibilité : une rigoureuse Egalité, cette passion démocrate, est-elle à portée sans injurier la Liberté ? La Fraternité est-elle bien nécessaire si l'Egalité a triomphé ?
Si, au moins, plus modestement, la République s'était donnée comme devise : libertés, égalités, fraternités, le bienfaisant pluriel de mots minuscules aurait ouvert un espace au réalisme. Mais hélas ! nous sommes dans les nuées.
Un Etat qui prétend défendre, par exemple, le Travail, la Famille, la Patrie (et quoi que l'on pense par ailleurs du régime de Vichy, je m'empresse de le dire pour calmer tout de suite les surexités pavloviens qui déjà bondissent sur leurs chaises en criant au scandale), un Etat dis-je, qui inscrit cela sur son papier à en-tête, évoque des réalités charnelles, concrètes, vivantes, universelles. Au demeurant il ne manque pas d'ambition, et c'est déjà beaucoup qu'il se mêle de ce qui fait la vie quotidienne de chacun. Du moins il ne prétend pas rendre compte de la recherche d'un absolu. Il a bien raison. Sinon il se transforme en Etat sacerdotal.
Et c'est bien ce qu'est l'Etat républicain français, par un malicieux paradoxe. Issue d'une Révolution française qui fut, dans son essence, d'abord et avant tout une révolution anti-chrétienne qui voulait abattre la "superstition, cette infâme", comme l'écrivait l'ami Voltaire, la République s'est faite religion, créant la confusion qu'elle prétendait dénoncer, du temporel et du spirituel. La République n'est pas laïque, elle est "laïcarde" ; et le laïcisme c'est l'exact contraire de l'authentique laïcité : cela consiste à chasser la vraie religion (en ce sens qu'elle relie à Dieu) pour la fausse (en ce sens qu'elle soumet l'individu à l'Etat tout puissant, chargé de dire le Bien et le Mal pour lui et de faire son bonheur).
Par un engrenage infernal, Liberté, Egalité, Fraternité étant des absolus sans contenu, ou en ayant trop, ce qui revient au même, renvoyant à des droits toujours insuffisamment respectés, le citoyen n'en finit pas de réclamer toujours plus de Liberté, d'Egalité, de Fraternité, dans une fuite en avant sans fin, comme autant d'exigences jamais assouvies car mises au service de l'individualisme matérialiste de chacun, au détriment de l'intérêt général de tous.
S'il est vrai que les idées modernes françaises furent des "idées chrétiennes devenues folles" (selon Chesterton), si plus sûrement encore le Diable est le singe de Dieu, je me risquerai à un parallèle audacieux : la nouvelle religion républicaine a voulu se donner ses trois vertus théologales.
Il est bien connu que l'on peut pécher par excès en matière de vertu morale : on peut être trop obéissant, par exemple. Mais l'on ne peut pécher par excès en faisant preuve de vertu théologale : on ne saurait montrer trop de Foi, d'Espérance ou de Charité. Et de même la République ne saurait être un défenseur trop zélé de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité.
La différence, c'est que l'âme du chrétien dont la Foi, l'Espérance, la Charité augmentent, se dilate, se libère, connaît la "joie de monter". Tandis que le citoyen républicain, dupé par les chimères idéologiques portées par Marianne, se rend malade, chaque jour un peu plus, de constater que la réalité du monde échappe aux idéaux démocratiques, qu'elle les bafoue.
Liberté ? Mais le chef de gouvernement, le plus faible soit-il, peut infiniment plus contre chaque Français que ne pouvait Louis XIV, le monarque dit "soleil". Egalité ? Mais la France sociale et économique est bourrée de privilèges comme une tour de banlieue d'explosifs avant d'être abattue. Fraternité ? Heureusement que les associations caritatives privées sont là !
Ô inconscient révolutionnaire !
A bien y regarder, la Liberté est le singe de la Foi : par la Foi en Dieu le chrétien se rend libre ; par la Liberté le républicain affirme sa foi en l'Homme. L'Egalité est le singe de l'Espérance : par l'Espérance le chrétien attend la justice à venir, la même pour tous, dans un royaume qui n'est pas de ce monde ; par l'Egalité le républicain attend le nivellement, le même pour tous (mais surtout pour les autres), ici bas. La Fraternité est le singe de la Charité : est-il besoin, là, d'expliciter ?