L'ISLAM (13)
Quelles impressions retire-t-on, le livre d' Abul A' La Maudoudi refermé ? Elles sont de différentes natures :
On est frappé par la foi vive, absolue, de l'auteur.
On est captivé en même temps par la volonté pressante, implacable, froide, presque menaçante, d'imposer l'idée de l'Islam comme la seule religion vraie, en faisant reposer la "démonstration" (c'est bien la même incantation dans le Coran), sur la simple répétition, cadencée, de quelques idées-clés et en surévaluant Mahomet, ses pompes et ses oeuvres, à un point tel que l'on ne peut que sourire devant tant de complaisance hagiographique.
C'est peu de dire que dans le monde musulman de Maudoudi, "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil".
Au demeurant, un tel livre dans les mains de millions de musulmans, peu instruits de leur religion, peut apparaître comme un facteur de paix et d'élévation. Nous l'avons vu, si le djihad est bien une guerre et un devoir, il est recherché aussi de vivre en paix avec les non-musulmans. Le musulman est incité à mener une vie selon des principes généraux (je ne parle pas de la législation de la charia) qu'un chrétien, qu'un humaniste, peuvent comprendre.
Bencheikh ne dit sans doute pas autre chose même si lui se sent tenu de répondre des agissements coupables des "islamistes". On aurait aimé que Maudoudi, mort en 1979, puisse commenter les mêmes événements. Ghaleb Bencheikh se défendant sur plusieurs fronts adopte des positions que renierait Maudoudi. Il est difficile d'en douter. Il prend ses distances par rapport au Coran et invite clairement à faire un tri parmi les versets. Au passage Bencheikh nous apprend (nous nous posions la question au début de cette série, cf. L'ISLAM [1]), que la classification des sourates dans l'ordre décroissant du nombre de versets est "une classification comme une autre qui, évidemment, ne coïncide pas avec l'ordre chronologique" (p.23).
Les savants coranistes distinguent deux types de versets :
"- ceux qui sont atemporels et anhistoriques. On les qualifie de paradigmatiques ; ils sont explicites et de portée universelle ;
- ceux qui sont relatifs au contexte contingent. Ces derniers voient leurs incidences sociales et psychologiques évoluer ou tomber totalement en désuétude." (p.23)
Citant le Coran, Bencheikh affirme que l'abrogation de ces derniers est énoncée par le livre lui-même. Mais si, effectivement, Mahomet (Dieu), a abrogé des versets (soi-dit en passant cela "sent" la manipulation), la dernière version semble la bonne et celle-ci doit être considérée comme intangible en tant que parole de Dieu. Et dans le texte du Coran, sur quels critères se fonder, et qui décidera, dans une religion sans magistère suprême, pour décréter que tel verset est paradigmatique, parce qu'atemporel, et tel autre désuet, parce que contingent ?
Bencheikh reconnaît l'existence de versets "équivoques". "Certains sont même, à l'évidence, inapplicables stricto sensu [...] Bien sûr que le Coran peut être interprété. Il l'a été et il le sera toujours. Pas moins d'une quinzaine d'écoles d'exégèse ont fait autorité. Elles couvrent toute une gamme d'interprétations : anagogique, parabolique, métaphorique, symbolique, allégorique... L'actuelle "sclérose en place" est due à l'enfermement dans lequel veulent nous confiner certains ulema (1) conservateurs, barbus et enturbannés, au raisonnement obtus et anachronique. Ils ont sacralisé depuis des siècles l'oeuvre humaine de leurs ancêtres, alors que ceux-ci, hommes de génie, n'avaient pas engagé les fidèles pour un temps postérieur au leur.
Nous devons nous débarrasser des scories qui flétrissent la grande tradition de critique et de libre examen des penseurs musulmans. Nous avons besoin, afin d'accomplir cette immense tâche, de nous libérer d'abord des impedimenta moraux qui engourdissent nos esprits et ankylosent notre pensée. Le salut réside dans la lecture moderne des textes exégétiques. Nous devons les dépoussiérer et savoir les réactualiser pour une promotion vers l'authentiquement humain." (p. 25-26)
Bencheikh se présente donc comme un "progressiste" en Islam, un réformiste, peut-être au sens où l'on entendait ce mot au XVIe siècle pour le catholicisme.
L'Islam est-il "réformable" ? Et qui mènera à bien cette mission pour tous les musulmans ? Bencheikh renoue-t-il, comme il le prétend, avec la vraie tradition musulmane, celle du "libre examen" ? L'Islam authentique n'est-il pas, au contraire, dans son essence même, fait d'"impedimenta moraux" intouchables et d'une hostilité radicale et violente à tout ce qui n'est pas lui, car inscrits dans le texte du Coran, également sacro-saint ?
Voila les questions, redoutables et passionnantes, que soulève le début de notre étude.
(1) Savants spécialistes notamment en sciences religieuses
(à suivre)