QUELQUES VERITES CHEZ CHARLES MAURRAS (3)

Publié le par François-Xavier Gaëtan Gelin

 Que rajouter de plus ? Que loin de ces chimères il faut au contraire admettre "L'amitié naturelle de l'homme pour l'homme." Que dites-vous, s'écrierait Hobbes ! l'homme est à l'homme comme un loup. Tout compte fait, Hobbes est un pessimiste bien modéré ! "Ignore-t-il donc que les loups [...] ne se mangent jamais entre eux ? Et l'homme ne fait que cela." Maurras reconnaît la part de vérité dans ce discours : "Oui, l'industrie explique la concurrence et la rivalité féroces développées entre les hommes. Mais l'industrie explique également leurs concordances et leurs amitiés. Lorsque Robinson découvrit, pour la première fois, la trace d'un pied nu imprimée sur le sable, il eut un sentiment d'effroi, en se disant suivant la manière de Hobbes : "Voilà celui qui mangera tout mon bien, et qui me mangera..." Quand il eut découvert le faible Vendredi, pauvre sauvage inoffensif, il se dit : "Voilà mon collaborateur, mon client et mon protégé. Je n'ai rien à craindre de lui. Il peut tout attendre de moi. Je l'utiliserai." Et Vendredi devient utile à Robinson, qui le plie aux emplois et aux travaux les plus variés. En peu de temps le nouvel habitant de l'île rend des services infiniment supérieurs à tous les frais matériels de son entretien. La richesse de l'ancien solitaire se multiplie par la coopération, et lui-même est sauvé des deux suggestions du désert, la frénésie mystique ou l'abrutissement. L'un par l'autre ils s'élèvent donc et, si l'on peut ainsi dire, se civilisent." Bien sûr, il s'agit là d'un cas particulier, aussi Maurras nous incite à considérer que "pour nous rendre compte du mécanisme social, il le faut observer dans son élément primitif et qui a toujours été : la famille. Mais c'est l'industrie, la nécessité de l'industrie qui a fixé la famille et qui l'a rendue permanente." Et Maurras de remarquer que "c'est entre des êtres de condition inégale que paraît toujours se constituer la société primitive. Rousseau croyait que cette inégalité résultait des civilisations. C'est tout le contraire ! La Société, la civilisation est née de l'inégalité. Aucune civilisation, aucune société ne serait sortie d'êtres égaux entre eux. Des égaux véritables placés dans des conditions égales ou même simplement analogues se seraient presque fatalement entre-tués. L'échange et le commerce libres de biens équivalents n'est pas à l'origine mais aux dernières conséquences de longs perfectionnements sociaux."

 

 

L'association est volontaire, elle se traduit par le contrat, c'est une collectivité secondaire. La société est d'une nature différente et il ne faut pas se tromper ni dans l'ordre des priorités : "Vraiment, [...] l'on ne peut pas dire : "1er l'homme ; 2e La société." Il faut absolument se ranger au parti de dire : "1er La société ; 2e L'homme", ni sur le vrai moi, qui est un nous : "Un homme habitué à réfléchir avec rigueur et qui fait le compte de tout ce qu'il est d'autre que soi est terrifié de l'exiguïté et de la misère de son petit domaine strictement propre et personnel. Nous sommes nos ancêtres, nos maîtres, nos aînés. Nous sommes nos livres, nos tableaux, nos statues : nous sommes nos paysages, nous sommes nos voyages, nous sommes (je finis par le plus étrange et le plus inconnu), nous sommes l'infinie république de notre corps, qui emprunte presque tout ce qu'il est de l'extérieur et qui le distille en des alambics dont la direction et le sentiment même nous échappent complètement."

La société s'impose à nous : "La société n'est pas une association volontaire. c'est un agrégat naturel. Elle n'est pas voulue, elle n'est pas élue par ses membres. Nous ne choisissons ni notre sang, ni notre patrie, ni notre langage, ni notre tradition. Notre société natale nous est imposée. La société humaine fait partie des besoins de notre nature. Nous avons seulement la faculté de l'accepter, de nous révolter contre elle, peut-être de la fuir sans pouvoir nous en passer essentiellement."

Dans ce cadre, "l'Etat, quel qu'il soit, est le fonctionnaire de la Société." Il se doit de respecter, de protéger la société, les sociétés secondaires, les associations dont il a la charge. Il n'a pas de raison d'avoir affaire aux individus. Hélas ! L'Etat moderne qui tend à s'occuper de tout, ne connaît qu'eux, pour les flatter (ce sont des électeurs), pour les contrôler et les rançonner (ce sont des contribuables). "Un Etat normal laisse agir, sous son sceptre et sous son épée, la multitude des petites organisations spontanées, collectivités autonomes, qui étaient avant lui et qui ont des chances de lui survivre, véritable substance immortelle de la nation. Dans ces sphères distinctes, douées de privilèges aussi variés que leurs fonctions, se développera, non l'introuvable "Individu" [...] mais la faune et la flore humaines des individus différents, bien nourris de leur territoire, préservés par cet air de leur classe et de leur pays, et stimulés aussi par l'atmosphère des groupes facultatifs auxquels leur honneur, leur intérêt ou leur plaisir les a régulièrement agrégés [...] Ainsi le moindre de nos compatriotes est-il privilégié du destin. Riche ou pauvre, il est patricien puisqu'il participe à la qualité de Français et qu'il jouit ainsi des puissantes prérogatives et de l'immense patrimoine matériel et moral mis gratuitement à sa disposition par tout ce qu'ont fait ses aïeux".

 

 

L'Etat communiste fut la caricature de l'Etat moderne, totalitaire en son penchant : "Nos Russes ont voulu s'appliquer fermement à étatiser et à centraliser les foyers domestiques qui jusque-là, chez eux, comme ailleurs, formaient de petites républiques assez libres vivant par elles-mêmes, suivant la loi des morts, plus ou moins modifiée par la fantaisie des vivants. A ce système irrationnel, ils ont substitué des administrations, services et offices d'Etat [...] ils décrétèrent que l'enfant arraché aux parents le plus tôt possible serait donné aux crêches, garderies et jardins publics. Ce qui était le pis-aller d'autrefois devenait la règle nouvelle. L'enfant fut ensuite invité à se former lui-même par l'élection de ses maîtres et moniteurs." (En sommes-nous si loin ?)

Abordant la question ouvrière, Charles Maurras montre les ravages de l'égalitarisme niveleur qui dans le cadre de la révolution industrielle, fabriquait "un ouvrier sans attaches, véritable nomade égaré dans un désert d'hommes." Dès lors interroge Maurras, "quel que fût, à l'origine, son sentiment patriotique, ou son sentiment social, comment empêcher l'ouvrier de devenir agent et jouet des révolutions ?" L'ouvrier a un réflexe de défense normal : "C'est en se serrant à ses semblables, en leur promettant de les soutenir s'ils le soutenaient, qu'il s'est appliqué à changer sa faiblesse en force ; il s'est associé." Les erreurs et les lenteurs du législateur l'ont poussé à croire à la "solidarité de classe" qui ne "traduit pas la réalité, les mêmes classes pouvant avoir des intérêts très différents. Mais ce mode de groupement a figuré un réflexe de défense vital. Une certaine communauté était nécessaire à sa vie : ce n'était pas la classe, mais la classe a paru correspondre à cette nécessité." le conflit était inévitable, non parce que la lutte des classes était inscrite dans l'histoire comme le prétend Karl Marx, mais parce que "l'employeur, le législateur et l'ouvrier vivaient tous trois dans la même erreur politique : tous trois estimaient être, ou devoir être, une Liberté et une Egalité ambulante. Leurs droits se formulaient de manière identique. Naturellement chacun les entendait à sa façon. Si le plus faible dénonçait quelque énorme inégalité réelle, le plus fort répondait que l'égalité serait au contraire satisfaite et parfaite, quand chacun s'appliquerait à faire exactement ce à quoi il s'engageait. Jamais les termes d'une question, à ce point viciés, ne l'ont plus éloignée de tout espoir de solution."

Alors que l'intérêt bien compris de tous est dans l'association, et non la confrontation : "Etait-il difficile de comprendre la nécessité d'une association générale qui réunît tous les facteurs humains de la production ? Non certes pour nier telles puissantes divergences d'intérêt, traduites en querelles farouches ! Mais pour prendre, de haut, une vue nette et claire de convergences non moins fortes créées par l'immense intérêt commun,- l'objet de leur travail, - le principe de leur vie à tous ! [...] L'ouvrier du Fer croit avoir un intérêt absolu à imposer le plus haut salaire possible et le patron du Fer à le refouler aussi bas que possible, mais tous deux ont le même intérêt, et plus fort, bien plus fort, à ce que leur partie commune, le travail du Fer, subsiste et qu'il soit florissant."

Maurras cite le pape Léon XIII : "qu'il n'est pas d'homme si riche qui n'ait besoin d'un autre ; qu'il n'est pas d'homme si pauvre, qui ne puisse en quelque chose être utile à autrui."

 

 

Je vous invite, sans idées préconçues, à lire Charles Maurras, penseur stimulant. Pierre Gaxotte concluait ainsi sa préface à Mes idées politiques : "Dans la mesure même où ces pages s'élèvent au dessus d'un quotidien que les jeunes ont bien le droit de ne pas connaître, elles n'en sont que plus propres à nourrir leur réflexion sur le monde d'aujourd'hui, sur celui qui se fait, sur celui qu'ils feront."

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V
Je précise que je le connaissais de nom, à travers des manuels d'histoire et autres..<br /> Mais je ne souhaite pas vous retirer le mérite de m'avoir permis de découvrir sa pensée et de rentrer un peu dans la texte, occulté sous couvert d'idéologie !
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V
Que je suis d'accord avec vous et Maurras (que je découvre) sur le prétendu absolu qu'est l'égalité !<br /> Si nous étions parfaitement égaux, que pourrions-nous nous apporter mutuellement. Nulle amitié, nul échange, nul désir en l'autre, ne serait possible. Que le monde serait chiant à en mourir !<br /> Vive l'inégalité et bravo de remettre les choses dans leur ordre... naturel !<br /> V.D.
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F
Oui, le monde serait comme vous dites ! <br /> Je retiens aussi que j'ai contribué à vous faire découvrir C Maurras et j'en suis heureux. C'est un grand et lumineux penseur.<br /> Cordialement.<br />