L'ISLAM (16)
Laurent Lagartempe, avec la même méthode, détecte un ensemble de neuf thèmes par nature d'interlocuteurs à convertir ou par types d'enseignements aux croyants. Deux thèmes dominent que l'auteur qualifie de "Païens-Bédouins" et de "Diatribes". Ils occupent ensemble 40% des versets du "Recueil". Le premier s'adresse aux peuples arabes qu'il convient de souder en les convertissant, le second indistinctement à toutes les catégories d'individus.
L. Lagartempe a noté comme moi que, dans un premier temps, les juifs et les chrétiens sont ménagés car "ils ont rang d'éminents aînés. Le complexe d'infériorité à leur égard tempère, du moins au départ, le discours qu'on leur adresse. A l'égard des bédouins et autres païens, au contraire, il y a complexe de supériorité. Envers eux l'arrogance, le mépris et la haine contre l'incroyant se déchaînent sans mesure." (p.69)
Ces satanés Bédouins font de la résistance ce qui provoque l'exaspération grandissante des prédicateurs, que l'on constate dans les sourates "fulminantes", notamment VI et X, XXIII, XXXVII et LV. Pas le moindre argument dans ces discours, "ce ne sont qu'affirmations péremptoires et exacerbées, régulièrement couronnées de condamnations et de menaces" (p.75).
D'où, in fine, devant l'échec, cette réaction de "mauvais perdants" qui vouent aux gémonies les païens récalcitrants, devenus damnés par prédestination.
"Diatribes" : le mot est faible pour l'auteur, il faudrait parler d'exécrations ou d'anathèmes. Ce qui émane de ces versets "est un volcan de ressentiment, de colère et de vindicte, dont l'expression passe par des insultes, injures et vitupérations inimaginables tellement elles sont violentes et variées" (p.77).
Du thème "Ancien Testament", L. Lagartrempe note combien Abraham le nomade, lui aussi, est donné en exemple majeur. Pourquoi ? Essentiellement parce qu'il ne discute pas, ne cherche pas à comprendre, se soumet, "esclave de Dieu", héros islamique par excellence.
Moïse aussi est "bien vu", si l'on peut dire, et sa vie et son oeuvre sont relatées à plusieurs reprises, quoique très succintement. Omission remarquable : presque rien n'est écrit sur les Dix commandements. Evidemment, faut-il constater, car il s'agit d'un message fondamental pour les juifs et les chrétiens.
Le traitement du thème "juifs" fait ressortir qu'à partir d'Abraham les juifs deviennent des "traîtres" au livre sacré, la Torah. Par là même ils perdent leur exclusivité de peuple élu. Il leur reste à se convertir à l'Islam. Comme je l'avais noté (cf. L'ISLAM [5]), l'auteur du "Recueil" les invite d'abord courtoisement, recherchant apparemment le "dialogue" dirions-nous aujourd'hui. Mais peu à peu l'exaspération monte contre les "discuteurs", qui pinaillent, finalement accusés de tous les maux et devenus infréquentables.
Tout commence encore mieux que précédemment sur le thème "Nouveau Testament". Beaucoup d'épisodes de cette partie de la Bible sont repris. Marie est désignée, à de nombreuses reprises, par son nom, ce qui est un privilège, et comme une musulmane parfaite. "Elle semble bénéficier d'une sorte de préséance par rapport à Jésus lui-même, pourtant qualifié de Messie, et auquel on reconnaît les plus grands mérites, mais qui n'est toujours cité qu'à travers la formule 'Jésus fils de Marie' ou 'Le fils de Marie'." (p.106)
De nombreux préceptes découlent incontestablement de l'enseignement évangélique. L. Lagartempe note que "les 55 dernières sourates, courtes strophes de quelques versets, sont souvent directement inspirées de thèmes évangéliques... Nombre de ces strophes correspondent à des maximes exaltant une attitude morale, une sagesse ou une vertu, dans une veine classiquement évangélique : préférer l'autre vie : LXXXVII ; être tempérant : XC ; désintéressé, indifférent aux dérisoires richesses : XCVI, C, CIV, CXI ; pratiquer le don des biens : XCII, XCIII ; être patient et endurant : XLIV, CII ; récompense de Dieu à qui dompte la colère, oublie les offenses, demande pardon. Le terme familier dans l'Evangile, "Seigneur" pour désigner Dieu, revient souvent... dans tout le 'Recueil'" (pp.112-113).
Mais le thème "chrétiens" réserve des surprises (cf. également L'ISLAM [5]). En dépit de quelques versets qui laissent croire à un point de de vue positif sur les chrétiens, les "associateurs", entendez les chrétiens trinitaires, sont menacés et rejetés dans les versets colériques. D'autant plus sûrement que "le mot traduit à tort par "chrétiens" dans les versets qui semblent marquer de la bienveillance à l'égard du christianisme est "naçara" qui en fait désigne la secte (juive) des nazaréens, ce qui donne le change quant à l'attitude de l'Islam à l'égard du christianisme proprement dit" (pp. 116-117).
A propos du thème "Djihad", L. Lagartempe remarque que rien ne laisse supposer dans les versets qui s'y rapportent qu'il s'agisse d'une mobilisation spirituelle contre les forces du mal. Cette thèse, selon le père Antoine Moussali, du grand djihad (effort sur soi-même) et du petit djihad (guerre sainte) remonte au Xe siècle, avec la fin de la première vague des conquêtes islamiques.
L'étude du thème "Sharia" met en évidence quelques bons principes de la sagesse musulmane que ne renierait pas un honnête chrétien : être bon avec ses père et mère, pardonner à ceux qui se repentent, ne pas gaspiller, ne pas tuer ses enfants, ne pas en venir à la débauche, ne pas toucher aux biens de l'orphelin, etc., sauf, sauf que le principe de la vengeance est aussi érigé en dogme et le statut de la femme clairement mineur.
(à suivre)