LES CATHOLIQUES FRANCAIS : UNE ESPECE EN VOIE DE DISPARITION ? (3)
Les indifférents, les agnostiques, les athées, les "bouffeurs de curés" (il en existe visiblement encore en dépit de la mode du consensus mou), auraient tort cependant de se réjouir trop bruyamment, trop longuement, jouissant de ce qu'ils pensent être leur sécurité, leur revanche ou leur triomphe. Que ce nouvel état a-religieux de notre pays, "aille bien" à certains, pour se calfeutrer dans leur nuit spirituelle sans que leur conscience soit dérangée, que d'autres s'en félicitent, enfin libérés à leurs yeux du joug de Dieu et de ses relais terrestres, ne fait pas de doute.
Qu'ils sachent que la France laïque qu'ils remercient d'exister et de les avoir débarrassés du catholicisme dominant, soit aussi le produit d'une terre de civilisation chrétienne sans laquelle elle n'aurait pas poussé, est moins sûr.
C'est le christianisme qui a fondé la laïcité. Et je ne crois pas qu'il existe une autre religion que la catholique à lui avoir donné des assises plus solides. Distinguer rigoureusement l'autorité temporelle de l'autorité spirituelle n'a jamais signifié que la seconde ne devait pas inspirer l'action de la première. Ne pas confondre pour mieux unir. La mort de l'autorité spirituelle, en soi, et dans les coeurs et les esprits, n'est pas une bonne nouvelle pour la liberté des non-croyants.
On peut raisonnablement soutenir, en songeant au propos de cet élève-officier de St Cyr qui définissait ainsi, superbement, son utilité : "Nous sommes là pour garantir le droit qu'ont les autres de nous insulter", que le non-croyant, délivré de Dieu, sera livré aux hommes et à leurs religions terrestres de substitution dont on a déjà pu apprécier, par le passé, la malfaisance.
Que les temps soient à la contrainte "douce" (pas pour tous à travers le monde tout de même !, dans nos contrées), ne change rien à l'affaire sauf que l'esclave moderne n'est, précisément, plus conscient de ses chaînes (cf. LE PIRE EST AVENIR). Mieux vaut encore l'inquiétude métaphysique maintenue de Jean d'Ormesson : "Dieu est caché et doit le rester, afin que nous puissions nous interroger sur son existence. Pour moi, la liberté des hommes réside en ce qu'ils peuvent nier Dieu. Et c'est une sacrée liberté. Le monde est fait de telle sorte que Dieu peut passer pour une hypothèse inutile. Mais on peut aussi dire, qu'acceptant tout de la science, cette dernière est tout de même soumise à quelque chose d'obscur qui est l'esprit et qui laisse sans cesse ouverte la question de Dieu." (1)
Bakounine, en bon anarchiste qui se respecte, proclamait bien sûr : "Ni Dieu, ni Maître !" Mais il pensait également : à tout prendre, s'il faut choisir (et tôt ou tard, il faut choisir), mieux vaut encore Dieu, autorité lointaine, inconnue, qui me laisse ma liberté et que craignent mes ennemis qui le servent ici-bas, facteur de modération en dépit de tout, que le Maître terrestre, imparfait, qui ne croit qu'en l'homme, plus exactement qui ne croit qu'en lui, bref qui se prend pour un dieu chargé très directement de me "transformer", et qui va s'employer à me le faire douloureusement savoir, autorité proche, connue et impitoyable. Lucide Bakounine.
D'Ormesson, encore lui, 82 ans, et donc catholique de baptême, d'éducation, d'instruction, ceci expliquant ce qui suit, aujourd'hui sceptique, répond à la question "Vous arrive-t-il pourtant de ressentir le désir de Dieu ?" :
- Oui et à un point fou ! J'ai une soif de Dieu. J'ai du mal à croire et pourtant je crois qu'il y a quelque chose d'autre... La figure du Christ me fascine. L'incarnation, c'est Dieu qui se fait homme : il y est obligé pour se faire connaître, et par voie de réciprocité, s'il se fait homme, l'homme se fait Dieu ! C'est en cela que résident la force et la beauté de la religion chrétienne... Dieu est hors du temps et des formes auxquelles nous, les hommes, ne pouvons pas échapper... Les Evangiles me touchent aussi profondément. Tout comme le pardon ou la communion des saints qui sont des inventions chrétiennes merveilleuses."
"Vous parlez en vrai chrétien", lui font remarquer les journalistes qui l'interrogent. Et il répond :
- Je n'ai pas peur de dire que je suis chrétien, mais je me demande si j'ai le droit de le dire, car je ne suis pas pratiquant et je ne communie pas... Je n'ai aucune certitude, mais après tout ce qu'on vient de se dire, si vous me demandez de répondre par oui ou par non à la question "Est-ce que Dieu existe ?", alors je vous répondrai oui ! Je suis un agnostique tenté de croire." (1)
Quelle leçon ! Et si les agnostiques, bien formés et honnêtes, étaient les derniers catholiques qui s'ignorent ?
J'ai failli terminer le titre de cet article en trois volets par un point. Je me suis ressaisi et ai opté pour un point d'interrogation, laissant à mon lecteur la liberté de répondre à la question posée et me sentant bien incapable, en ces sphères de grands mystères, de conclure.
Il est vrai que l'on a déjà vu dans l'Histoire le catholicisme revenir de loin. Il est vrai aussi que ce fut après des persécutions sévères ou des hérésies déclarées. Rien n'est plus redoutable en revanche que l'auto-dissolution, contente d'elle-même qui plus est !, sous l'effet de catalyseurs puissants, lents, et qui agissent masqués.
(1) Dans Le Monde des Religions, n° 21, janvier-février 2007.